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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 15:31

Cher Pierre,

Cher Louis-Ferdinand, 


Comment allez-vous? Fort paisiblement j'imagine, même si vous devez vous demander ce qui vous vaut l'honneur (ou pas) de vous retrouver l'un et l'autre en tête d'une de mes lettres, alors que vous n'avez pas grand chose en commun et (surtout) que vous avez vécu à deux époques totalement différentes... Il est vrai, je vous le concède, qu'entre vos dilemmes en alexandrins, cher Pierre, et votre style oral si travaillé, cher Louis-Ferdinand, le fossé semble bien large !


Pas si large en fait, comme en témoigne cette petite aventure que je m'en vais vous raconter...


Cela s'est passé lors d'une séance de mon atelier d'écriture, lorsque notre professeur (dont je salue bien bas la créativité !) nous a invités à explorer le style de différents auteurs. Après de délicieux moments passés en compagnie de Messieurs Rabelais, Stendhal et Hugo (j'en frissonne encore), il nous a été proposé de nous pencher sur vous, Louis-Ferdinand. Et là... ce fut le drame !


Que faire? Moi, Philomène, adepte comme vous l'aurez constaté des phrases alambiquées, des mots rares, des tournures plus que soutenues - parfois même trop -  je me voyais conviée à écrire un monologue à votre manière, en utilisant du langage familier pour relater à la première personne une situation de la vie quotidienne, en y insérant si possible une intention dramatique... De plus est venu se greffer à mon désarroi un souvenir datant de mes années d'université : le spectre du sinistre Monsieur D. dispensant son cours de littérature française du XXe siècle dans l'amphi n°6, déambulant de long en large sur l'estrade les yeux mi-clos pour ne pas voir la vile populace venue recevoir son enseignement comme des fidèles en attente du pain béni, proclamant d'une voix sépulcrale votre génie et l'incapacité du commun des mortels à en appréhender la grandeur... (je crois que j'ai déjà parlé de lui... il m'a vraiment traumatisée !).


Bref, j'étais tétanisée et bien incapable d'écrire une ligne. Et, comme toujours dans ces cas-là, j'observais mes camarades, inspirés comme pas deux, en train de gratter fébrilement leur feuille en arborant un air de jubilation intense ou de concentration sans faille... La panique me gagnait peu à peu, et je me suis mise à compatir intérieurement en pensant à mes pauvres élèves que je soumettais régulièrement à ce genre de torture !


C'est en songeant à eux que j'ai été sauvée. Que n'y avais-je songé plus tôt ? J'avais à ma disposition une mine inépuisable d'expressions orales hautes en couleur et d'une créativité sans bornes, une quantité non négligeable de scénarii dramatiques à souhait, de scènes vécues et bien ancrées dans ma mémoire...


Je me suis donc lancée ! (Cher Pierre, vous vous demandez toujours ce que vous faites là? Lisez ce qui suit et vous comprendrez... Je décline toute responsabilité en cas d'infarctus éventuel... Et puis de toute façon vous êtes déjà mort, alors...)


"Ca a débuté comme ça. Moi, j’ai rien fait. C’était pas moi. J’vous jure, sur le Coran de la Mecque ! J’étais en français. J’ai G. en français. La prof, elle nous parlait d’un bouquin, trop un truc d’intello quoi, genre une pièce de théâtre, d’un mec qui s’appelle Corneille. Au début, le nom du mec, ça a fait marrer Helwouan :

 

« Wouaï, sa race ! Z’êtes trop swag M’dame, vous connaissez l’chanteur ! »


La prof, ça lui a pas plu, elle a dit à Helwouan de fermer sa gueule (mais pas comme ça, hein, avec des mots d’intello), elle a même rajouté qu’elle vivait pas dans un bocal de formol, et ça j’ai pas compris (des fois elle fait des blagues d’intello, ça fait marrer qu’elle, faudrait lui dire un jour).


Bon, c’que j’ai compris c’est qu’ce Corneille-là y vivait y’a longtemps, et qu’dans sa pièce y parlait d’un type qu’était grave dans la merde : il avait marave le daron à Chimène (Chimène c’est sa meuf) et du coup y pouvait plus conclure, quoi. Trop la loose !


J’ai r’gardé Salma. J’l’aime bien elle. Pour une meuf elle est pas prise de tête et j’aime grave son style, trop un truc de ratal. J’voyais bien qu’l’histoire du mec, là, Rodrigue ou quoi, qui pouvait pas avoir Chimène, ben ça la choquait un peu. Là, elle a trop senti que j’la matais. Elle s’est r’tournée. Elle a fait un p’tit sourire, genre « J’te kiffe toi ! ». Trooop dare ! Et puis après j’ai vu Kévin qui m’gazait. Faut dire que c’est son ex. Il s’est marré.


« Kévin, tais-toi ! Arrête de rire s’il te plaît ! »


La prof était vénère. Kévin s’est pas arrêté.


« Wouaï, M’dame ! On dirait j’ai fait kek chose ! C’est Mehdi qui m’fait rire ! », qu’il a dit à la prof.


Sa mèèèère ! L’bâtard ! L’autre y m’balance ! Y m’prend trop pour un bolosse. « J’avais t’m’marave, que j’lui dis.


- Starfulla ! »


Là, la prof s’est mise à gueuler, comme quoi on avait du respect pour rien, qu’on était intéressés par rien, des conneries relou comme ça. Moi ça m’a saoûlé grave. J’y ai dit :


« C’est bon ! 


- Non c’est pas bon ! »,  qu’elle m’a répondu. « Donnez-moi vos carnets », qu’elle nous fait, à Kévin et à moi. Kévin, ce faux-cul, balance : « Mais bien sûr M’dame » et il lui donne son carnet. Moi, j’avais rien fait. J’y dis : « Y’a pas moyen ! » à la prof. « Sinon j’te fais un rapport d’incident », qu’elle répond la prof.


Bon là, j’avoue, j’ai tchipé. La prof, elle aime pas ça, elle s’est remise encore à gueuler.

 

Moi, j’m’en fous d’son putain de rapport, de son Cid de merde et d’ce bolosse de Kévin. Salma, j’suis sûr qu’elle me kiffe trop. Pis y’a un truc, aut’chose quoi. C’est sûr, j’le dirai pas à mes potes, mais… j’y ai écrit un poème à Salma… En fait, elle dit quoi Chimène déjà ? Ah oui, j’crois que j’la hais point, quoi…"


Voilà ! Je me suis grave éclatée... pardon, j'ai pris un plaisir sans borne (et un peu coupable, on ne se refait pas !) à écrire ce texte qui fut pour moi libérateur. J'adresse un immense merci à mes collégiens bien-aimés pour leur innovation linguistique sans cesse renouvelée (et au cas où vous en douteriez, mon cher Pierre, toutes ces expressions sont bel et bien réelles...).


Je vous salue bien bas, messieurs Corneille et Céline, et j'espère avoir l'occasion de vous lire très prochainement !


Humblement,


Philomène.

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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 14:03

     Ami lecteur, bonjour !


   Vous n'avez point la berlue! Philomène n'a pas disparu ! Je suis bel et bien persuadée que nombre d'hypothèses toutes plus délirantes les unes que les autres ont pu vous venir à l'esprit pour expliquer ce silence durant de si longs mois... Petit exercice d'imagination !


   Hypothèse n°1 (la plus tragique) : Une maladie grave et inexpliquée, l'empêchant malheureusement d'utiliser à des fins littéraires et scripturales ses doigts mystérieusement paralysés, provoquant de ce fait une profonde dépression, une remise en cause complète de sa personnalité et un changement radical de vie (selon cette hypothèse, Philomène est actuellement éleveuse de rats démineurs en Mauritanie, elle vit dans une case en paille et en boue séchée et songe à devenir femme girafe...).


   Hypothèse n°2 (la plus ambitieuse) : Devenue résolument passionnée de téléréalité, Philomène enchaîne les castings : les Anges de la téléréalité, le Bachelor, et même la Nouvelle Star et The Voice. Elle poursuit son rêve pour être ENFIN reconnue à sa juste valeur, crever le petit écran et devenir célèbre. Jusqu'ici sans succès, mais ce n'est qu'une affaire de temps (au pire, elle créera sa propre émission, intitulée The Truth about Philomena, mélange de talk show faisant intervenir des personnalités (Bernard Pivot, Jean D'Ormesson, Belinda, caissière au Franprix de la rue des Etats Généraux ou Paul, policier municipal du quartier St Louis) et de scènes de sa vraie vie : elle au supermarché en train de choisir de l'essuie-tout, elle affrontant le chat mutant hantant la cour de son immeuble, elle face à son voisin du dessous complètement ivre à deux heures du matin... Voilà qui ferait de l'audience!)


   Hypothèse n°3 (la plus professionnelle) : Philomène travaille d'arrache-pied pour devenir inspectrice dans l'éducation nationale. Un objectif exaltant qui l'émeut chaque fois qu'elle y pense (des larmes perlent aux coins de ses yeux pétillant d'enthousiasme).


   Hypothèse n°4 (la plus sanguinaire) : Il y a un an, elle a découvert "World of Empire 8 : le temps des robots", et elle tente d'éradiquer l'armée puissante de son ennemi Darkdemon75 qui possède pour le moment la mainmise sur les Mines de Plutonium du Chaos. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'elle puisse elle aussi s'en emparer (ensuite, c'est promis, elle rangera sa chambre, lavera son T-shirt Luke Skyvador et ouvrira une autre fenêtre que celle de son ordinateur).


   Hypothèse n°5 (la plus romantique) : Se rendant finalement compte (après tout ce temps), que la vie est quand même très intéressante aussi en dehors des livres, Philomène est sortie, a rencontré des gens (dont un jeune homme plutôt pas mal d'ailleurs), s'est promenée, est sortie danser, a participé à un atelier d'écriture, à un club de lecture, est partie en vacances, et s'est trouvée tellement occupée qu'elle a un peu négligé ses immenses projets littéraires (^_^!)...pour se consacrer à des projets nettement plus matrimoniaux.


   Je vous laisse sélectionner votre hypothèse favorite, et je vous dis à très bientôt cher lecteur (promis!),


            Bien amicalement,


                                   Philomène.

 

 

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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 19:44
       Ami lecteur, bonjour!
 
   Parmi les nombreux romans qui garnissent ma bibliothèque, il en est un pour lequel j'ai une tendresse toute particulière... et dont je voudrais vous parler aujourd'hui. Vous connaissez maintenant mon penchant pour les romans d'Outre-Manche et vous avez pu constater que je voue à l'illustre Jane Austen une admiration sans limite. Je ne vous surprendrai donc pas en vous avouant que c'est l'un de ses chefs d'oeuvre qui fera l'objet de cette lettre.
 
   Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais j'aime bien, en lisant, pouvoir m'attacher à un personnage du roman, pour lequel je vais avoir plus de sympathie, dont le destin me préoccupera davantage que celui des autres, même s'il n'est pas le personnage principal du récit (ce qui peut, je vous l'accorde, donner lieu à des pensées inavouables : dans Mort sur le Nil d'Agatha Christie, par exemple, le destin sanglant de Lynette, Simon et Jacqueline m'a littéralement laissée de glace, tout cela parce qu'un personnage complètement insignifiant, Cornelia Robson, avait réussi à trouver l'âme soeur...J'ai honte!).
 
   Cependant, s'identifier à une héroïne de Jane Austen n'est pas chose aisée, tant elles sont, chacune à leur manière, des incarnations vivantes d'une vertu en particulier : la maîtrise de soi pour Elinor Dashwood, la passion, sans souci du regard des autres, pour sa soeur Marianne, l'abnégation héroïque pour Anne Elliot et Fanny Price, l'affection filiale pour Emma Woodhouse (même si cette dernière a quand même quelques défauts réconfortants), et l'indépendance d'esprit  pour Elizabeth Bennet.
 
   Mais, grâce au Ciel, en marge de cet impressionnant catalogue de vertus, vient la jeune Catherine Morland, héroïne de Northanger Abbey...
 
      
 
Ce livre fut, dès la première fois que je l'ai lu, tout à la fois un soulagement, une révélation et une source inépuisable de reconnaissance envers son auteure qui avait, avec son talent et son ironie coutumière, osé mettre un tel personnage à l'honneur.
 
   L'intrigue du roman est on ne peut plus simple, et semblable à toutes les autres histoires de Jane Austen : une jeune fille évolue dans la bonne société anglaise, au sein d'un microcosme (ici, la ville de Bath et tous ses dangers (!)), elle va faire la connaissance d'un certain nombre de personnes, certaines honnêtes et bien intentionnées, et d'autres aux motivations moins honorables. Elle discernera, au long du roman, les bons des mauvais, pour accomplir finalement son inévitable destin matrimonial.
 
   Bref, rien de très original, si ce n'est la personnalité de Catherine Morland... Celle-ci est en effet d'une agréable banalité, ainsi que le souligne l'auteure avec une bienveillante ironie, elle n'a strictement rien d'une héroïne, préfère jouer au crickett avec ses frères et soeurs plutôt que de se consacrer à des études sérieuses et à des promenades romantiques sur la lande battue par les vents ; elle voue à l'animation de Bath, aux bals, au théâtre, aux frivolités (mousseline et rubans), un enthousiasme naïf, sans cesse renouvelé et plutôt rafraîchissant (on a en effet toujours tendance à mésestimer le bien que peut faire une nouvelle tenue, une paire de chaussures neuves ou un joli chapeau sur un esprit déprimé... Mais ce n'est que mon point de vue!).
 
   Et, surtout, Catherine lit des romans. Pas des romans philosophiques, ni des essais à haute teneur intellectuelle, non, elle a au contraire un goût prononcé pour les romans gothiques, à sensations fortes, pleins de souterrains, de fantômes et d'êtres inquiétants... En résumé, Catherine aime se faire peur - raisonnablement bien sûr!
 
   Mais, malheureusement pour elle, cette habitude va lui jouer des tours, et déverrouiller une imagination déjà potentiellement bien fertile, déformant peu à peu sa vision du réel, des gens qui l'entourent, même les plus inoffensifs (je ne vous en dis pas plus, il faut le lire!)
 
   Et, ami lecteur, figurez-vous que je la comprends! Pas pour les romans gothiques - j'ai lu le Moine de Lewis quand j'avais 17 ans, et j'ai ri comme une baleine du début à la fin tellement j'ai trouvé cela énorme, ce qui n'était à mon avis pas l'objectif de l'auteur du tout, mais pour sa tendance à lâcher la bride à son imagination et à envisager des situations démesurées à partir de faits absolument banals...
 
   Cela me rappelle furieusement quelqu'un. Quelqu'un capable, par exemple, en arrivant chez ses parents, trouvant la maison déserte et la porte d'entrée non verrouillée, de se mettre à fouiller fébrilement toutes les pièces à la recherche du corps inerte de sa mère, envisageant la marche à suivre en cas d'accident et d'inconscience de celle-ci, la façon la plus adéquate de prévenir les proches, d'accueillir l'ambulance, appelant avec des sanglots de plus en plus perceptibles dans sa voix l'auteure de ses jours dans l'espoir d'une faible réponse... sans penser un instant que l'intéressée a pu tout simplement sortir faire une petite visite à la voisine! (Note personnelle de l'auteur : Pardon Maman, je te promets que je t'aime, mais ce n'est pas de ma faute, ça vient tout seul!)
 
   Quelqu'un capable aussi, si un parent d'élève lui demande un rendez-vous sans indiquer de motif, d'imaginer les pires raisons : l'enfant se sent agressé par une façon trop brutale d'enseigner la différence entre natures et fonctions grammaticales; le niveau des cours est trop facile ou trop élevé, au point d'alerter les plus hautes instances académiques pour demander une inspection surprise par une commission disciplinaire qui exigera potentiellement le renvoi de l'enseignante fautive qui n'aura que ses yeux pour pleurer ; ou bien l'élève est victime de harcèlement (ses camarades menacent de le séquestrer dans le placard de la salle de SVT - juste à côté du squelette et des serpents dans les bocaux de formol). Quelqu'un qui n'envisage pas une minute que le parent en question veuille juste faire le point sur le niveau scolaire de son enfant...
 
   En langage moderne, je dirais que Catherine Morland (et Philomène, puisque, vous l'aurez compris, c'est d'elle dont il s'agit!) souffrent d'un mal bien spécifique que nous pourrions nommer le "syndrome Amélie Poulain", en référence à une scène bien connue du film éponyme...
 
 
 
     ... Même si je crois qu'Amélie bat tous les records!
 
  Sur ces bonnes paroles, ami lecteur, je m'en vais prendre congé de vous, car il faut que j'aille me coucher... Je risquerais, sans cela, de ne pas dormir assez, de ne pas entendre mon réveil demain matin, de me lever très en retard et de devoir partir en trombe au travail. En excès de vitesse, je me ferais bien évidemment flasher par un radar avant de heurter par mégarde l'arrière d'une voiture de police. Emmenée de force au commissariat le plus proche et placée en garde à vue, je tomberais sur un ancien élève devenu dealer, qui me ferait payer les nombreuses heures de retenue infligées par le passé en me forçant à collaborer à un trafic de téléphones portables volés à revendre en cachette aux élèves de mon collège. A nouveau arrêtée, je passerais les fêtes de fin d'année en cellule, dans l'opprobre générale, à méditer sur la spirale infernale qu'est ma vie et à chanter "Jingle Bells" avec trois clochards avinés...
 
   Comme je tiens à mon Noël, ami lecteur, je vais donc au lit!
 
   A bientôt pour un nouveau coup de coeur!
 
                                                        Philomène.
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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 18:00

          Cher Jacques,

 

       Cette demande va sans doute vous sembler incongrue (vus votre âge respectable, vos goûts artistiques et, surtout, votre date de décès), mais avez-vous déjà vu le film "Le temps d'un automne"?

 

       Je l'ai revu récemment, et je me suis dit qu'il fallait à tout prix que je vous en parle. Pourquoi? Vous allez comprendre...

 

       Ce film (particulièrement romantique, émouvant, je dirais même dégoulinant) relate l'histoire d'amour pathétique de deux adolescents : lui très rebelle (au début de l'histoire, il boit même de la bière! Le dépravé...) et elle douce, sage, fille du pasteur, parfaite, mais atteinte d'une grave maladie - ce qu'elle se refuse à avouer au héros durant la première moitié du film. (J'ai l'air critique comme ça, mais en fait la première fois que je l'ai vu j'ai pleuré comme un bébé).

 

       Ce qui m'a marqué dans cette histoire est le fait suivant : la jeune fille, parce qu'elle sait qu'il lui reste peu de temps à vivre, a décidé de rentabiliser celui-ci et de dresser une liste de tout ce qu'elle souhaite faire avant de mourir, liste que son entourage va s'employer à satisfaire : "assister à un miracle", "regarder passer une comète", "être à deux endroits à la fois", etc. (Je ne vous dirai pas tout, il faut le voir!)

 

       Bref! En voyant cela, j'ai immédiatement pensé à vous, et à votre fameux Inventaire ... Cette habitude de faire des listes est en effet bien humaine, et sans être toujours aussi émouvantes que celle de la malheureuse Jamie du film, celles-ci peuvent être parfois bien éclectiques...

 

      Ainsi, il n'y a qu'à regarder la liste aimantée sur le réfrigérateur de Philomène :

 

Lessive,

endives,

herbes de provence,

cadeau de naissance,

beurre demi-sel,

sacs poubelle,

paires de chaussettes,

six courgettes,

bouquet de fleur...

 

      (... Oui, moi aussi je rajouterais bien "raton laveur" après cela... Voilà qui rajouterait un peu de poésie au quotidien! Même si je ne sais pas trop comment envisager d'élever cette charmante petite bête dans mon appartement...)

 

      Alors, solennellement, parce que c'est à vous que j'écris, cher Jacques, que vous êtes un spécialiste des inventaires, que je suis à un tournant décisif de ma vie (demain, je commence officiellement ma deuxième trentaine), j'ai décidé d'imiter cette pauvre héroïne en faisant ma propre liste.

 

      La voici...

 

Les choses que j'aimerais bien faire un jour

par Philomène

 

1) Monter un escalator en sens inverse.  

( Un vieux rêve...) 

 

2) Commander un repas au restaurant en chantant.

(Nécessite quelques vocalises auparavant... et d'avoir bu un peu pour se désinhiber!)

 

3) Terminer enfin "Le Monde selon Garp" de John Irving pour savoir comment cela finit et comprendre pourquoi des tas de gens trouvent ce livre génial.

(Grand mystère... non résolu dans les 300 premières pages du livre!)

 

4) Caresser un raton laveur.

(Pour vous rendre hommage!)

 

5) Apprendre la chorégraphie de "I'm singing in the rain" et aller la danser dans la rue lors d'une vraie averse.

(Sans attraper de rhinopharyngite!)

 

6) Assister à une éruption volcanique.

(Sans mourir, de préférence!)

 

7) Porter la robe en velours vert de Sissi dans "Sissi Impératrice"

(Celle qu'elle porte quand il neige et qu'elle reçoit le Comte Andrassy, je ne sais pas si vous voyez).

 

8) Boire un ou deux verres de vin à table chez des amis sans devenir rouge écrevisse.

(Là, j'ai conscience de souhaiter un miracle, moi aussi...)

 

9) Aller dîner au Mac Donald en robe de soirée.

(Et manger mon Mac Chicken avec des couverts!)

 

10) Réciter du Chateaubriand, debout sur les remparts de Saint - Malo.

(Le mythe!)

 

      Voilà donc l'inventaire des humbles désirs de Philomène. J'espère pouvoir les réaliser avant mes soixante ans!

 

      Je vous adresse, mon cher Monsieur Prévert, toutes mes amitiés et vous salue bien bas. Vous transmettrez également mes salutations à tous vos ratons laveurs! Je vous laisse, j'ai une liste impressionnante de choses à faire...

 

                            Humblement,

 

                                                         Philomène.

 

 

 

 

 

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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 11:22

        Bien cher Jules,

 

       De retour de vacances, je m'empresse de vous écrire, afin de vous demander de vos nouvelles et de vous en donner des miennes. J'ai en effet bien pensé à vous ces derniers temps! Enfin... En réalité j'ai surtout pensé à votre célèbre et illustre Phileas Fogg, héros d'un fameux tour du monde en quatre-vingts jours.

 

       Faisant le bilan de mes formidables vacances presque achevées, j'ai en effet réalisé qu'en quelques semaines j'avais changé, heureuse personne que je suis, plusieurs fois de pays ; pris l'avion, le train, le bateau, la voiture, le vélo, le bus (j'ai malheureusement renoncé à la montgolfière et au dromadaire, les conditions météorologiques et les contrées visitées ne s'y prêtant pas) ; et beaucoup marché!

 

       Je me sens à présent nostalgique, la tête pleine de souvenirs, telle le pélican lassé d'un long voyage, et surtout remplie d'une admiration renouvelée pour votre invicible et flegmatique Phileas, capable dans son périple de surmonter épreuves et dangers sans conserver un seul grain de poussière accroché au revers de sa redingote, sans perdre un instant son calme légendaire (même en rossant d'importance un fâcheux), et souriant avec une bienveillante affection à son fidèle valet Passe-Partout.

 

 

       C'est très fort de sa part, et si je ne connaissais pas votre souci de la rigueur scientifique je pousserais ma foi l'insolence jusqu'à émettre une minuscule réserve en déclarant qu'une telle perfection dans les actes, une telle égalité d'humeur paraissent trop belles pour être d'un simple mortel... (Mais je cesse là mon esquisse de crtitique car je vous vois d'ici froncer les sourcils et je ne voudrais pas réduire à néant notre amitié naissante... )

 

       J'en reviens donc à mon éloge!

 

       Décidé, sûr de lui, Phileas franchit tous les obstacles et demeure, de ce fait, le modèle de tous les voyageurs.

 

       Passagers impatients dans les files d'attentes des bureaux d'enregistrement des aéroports, voyageurs bloqués dans des trains en retard et sans climatisation, touristes victimes du mal de mer sur la petite vedette à moteur vous conduisant sur l'île idyllique de vos vacances, vacanciers coincés dans les embouteillages des grands départs, considérez bien Phileas Fogg!

 

       Et prenez-en de la graine...

 

       Je me suis moi-même, cet été, au cours de mes déplacements multiples et variés, livrée à un petit exercice comparatif fort intéressant, imaginant quelle aurait pu être l'attitude du sublime Phileas dans les situations où je me trouvais. Bien sûr, vous vous imaginez bien, mon cher Jules, que cette comparaison n'a pas été à mon avantage, mais elle aura eu au moins le mérite de me faire rire...

 

       Je ne résiste donc pas au plaisir de vous faire part de quelques unes de mes réflexions, en espérant qu'elles auront l'heur de vous arracher un petit sourire ( si ce n'est pas le cas, foncez tout droit au dernier paragraphe de ma lettre où je vous adresse un hommage vibrant et où je vous fais part de ma reconnaissance, voilà qui devrait vous intéresser!).

 

       Représentez-vous pour commencer la salle d'embarquement d'un aéroport, et les passagers attendant leur vol pour un pays quelconque (l'Italie, par exemple!). Parmi eux, vous repèrerez au premier coup d'oeil Phileas Fogg : arrivé depuis quelques minutes à peine pour ne pas perdre une seconde du précieux temps qu'il veut économiser pour son tour du monde, il a choisi de mettre à profit celui-ci pour se restaurer. Assis nonchalamment à une table du restaurant, il déguste un soufflé accompagné de salade, puis un mille-feuilles, tout en buvant du thé, son chapeau haut de forme posé négligemment sur ses genoux. Pas une miette de son repas ne tombera sur le dit chapeau (et franchement, à mon avis, c'est plus dur que de terminer un tour du monde en seulement 80 jours!). Il achèvera de déjeuner à l'instant précis où l'hôtesse fera retentir le dernier appel à l'embarquement. Il se lèvera ensuite avec calme et aisance pour s'installer dans l'avion, insensible aux regards énamourés de toutes les femmes de l'assistance...

 

       Regardez à présent cet autre personnage, que nous nommerons Philomène par commodité (et par souci de vérité, soyons honnêtes!). Arrivée avec deux heures d'avance, cette jeune personne légèrement anxieuse a déjà changé six fois de siège dans la salle d'embarquement. Elle a même été au fameux restaurant où se tiendra Philéas Fogg quelques temps plus tard, afin d'y boire un rafraîchissement, baptisant copieusement de coca-cola light son pantacourt gris clair dans sa précipitation à ouvrir la bouteille malencontreusement agitée auparavant. Elle cherche à présent un moyen de dissimuler la tache, puis tente de faire abstraction en essayant de lire un ouvrage auquel elle ne parvient pas à s'intéresser, toute occupée qu'elle est à vérifier toutes les trente secondes que son vol n'est pas affiché, ou retardé, ou avancé, ou annulé, et à imaginer comment elle agirait si c'était le cas. Au moment de se lever enfin pour embarquer, elle se trompera de file et mettra quinze bonnes minutes avant de s'apercevoir qu'elle risque sous peu de se retrouver à Lisbonne et non à Rome...

 

      Observons maintenant la cabine de l'avion : à peine troublé par le décollage, Phileas dort déjà, droit comme un i. Ce petit sommeil réparateur d'une quarantaine de minutes lui permettra de tenir sans faille les 24 heures à venir (après, il doit aller au Maroc, il n'aura pas le temps de souffler!). Deux rangées derrière, Philomène se remet du décollage, car elle a cru qu'elle allait périr. Elle aimerait profiter du temps de vol pour mettre sa conscience en ordre avant l'atterrissage auquel, c'est certain, elle ne réchappera pas. Mais elle ne le peut, car elle a pour voisine une charmante vieille dame qui s'est prise de sympathie pour elle et lui raconte qu'elle va voir ses petits-enfants à Rome, lui montre des photos d'eux puis, le sujet épuisé, l'entretient amicalement de ses chats...

 

      Je pourrais vous donner de nombreux autres exemples, mon cher Jules, de la supériorité de cet homme invincible qui n'est jamais malade en bus, même dans les pires virages des petites routes de montagne ; qui ne souffre jamais de la chaleur et arrive toujours impeccablement vêtu à bon port, même après avoir marché plusieurs heures en plein soleil ; qui est toujours ponctuel, même en cas de catastrophe naturelle ; qui, même à l'étranger, en pleine nuit, dans un bus bondé, ne commettrait pas l'imprudence de voyager sans billet sous prétexte qu'il ne comprend pas l'italien et qu'il n'a, de ce fait, pas compris où le chauffeur lui disait d'acheter son titre de transport ; et, enfin, qui sait toujours où il est, d'où il vient et où il va, en véritable GPS humain...

 

      J'adresse donc un modeste et respectueux salut à ce héros, fruit de votre imagination, et par là même à votre talent, ô grand maître du roman d'aventures (c'est l'éloge que je vous annonçais au milieu de ma lettre : vous convient-il? Je voulais parler de génie et d'inspiration divine, mais j'ai craint que cela ne fasse trop ostentatoire et que cela ne vous gêne un peu...).

 

      Je vous adresse tous mes remerciements, cher Monsieur Verne, et vous souhaite une bonne fin de vacances!

 

                                                  Humblement,

 

                                                                 Philomène.

 

 

 

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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 18:00

 

       Ami lecteur, bonjour!

 

   Voici quelques jours déjà, je vous avais promis un hommage à l'un de mes "coups de coeur littéraires" de ces derniers mois. Il est grand temps que je tienne parole et que je vous présente l'un de mes chers nouveaux amis, qui se nomme Wilkie Collins...

 

   Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais ma rencontre avec chaque nouvel auteur n'est jamais sans rappeler ce qui peut (ou a pu !) se passer dans la vraie vie, aujourd'hui comme il y a deux cents ans.

 

  Je m'explique : imaginez-vous arriver dans une réunion mondaine (dîner, soirée, cocktail, il y a le choix!), où vous ne connaissez que fort peu de monde. Assez intimidé(e), vous voilà accueilli par l'hôte qui pour vous mettre à l'aise va vous introduire auprès de ce beau monde et vous présenter à ses relations. Une fois les présentations d'usage faites, vous voilà liant connaissance, avec plus ou moins d'aisance... Et très souvent, l'un des moyens d'y parvenir est de se découvrir des amis communs. Eh oui, les choses n'ont pas beaucoup changé depuis Jane Austen et Agatha Christie ( "Vous venez de Mansford? Comme c'est intéressant! Sans doute connaissez-vous alors mes chers amis les Pickott, les cousins du Révérend Spring? Et cette chère Miss Bates? Quel bonheur!"). Nanti(e) de ce sésame inestimable, vous voilà accepté(e) et prêt(e) à lier réellement connaissance... La suite dépend de la vie, du caractère de chacun et des circonstances!

 

   Ma rencontre avec Wilkie Collins a donc beaucoup ressemblé à ce qui aurait pu se passer dans une de ces réunions mondaines... Il faut dire que je connaissais déjà plusieurs de ses relations, n'étant pas trop mal introduite dans le cercle fermé des romanciers anglais du XIXe siècle : amie intime de Jane Austen, d'Elizabeth Gaskell et de Charlotte Brontë, admiratrice fervente de Dickens, complice d'Anthony Trollope, le fait de faire connaissance avec ce petit nouveau n'était qu'une question de temps...  

 

   Lorsqu'une amie m'a dit "Comment, Philomène, tu ne connais pas Wilkie Collins? C'était pourtant un romancier victorien, contemporain de Charles Dickens, et l'un de ses chers amis de surcroît! Un auteur de romans à sensation absolument exceptionnels!", j'ai donc aussitôt sauté sur l'occasion de lier connaissance.

 

   C'est donc avec La Dame en blanc que j'ai commencé à le découvrir...

 

   Et je n'ai pas été déçue!

 

   Quelques mots de l'intrigue pour commencer : un jeune homme, professeur de dessin, est engagé dans une riche famille afin de donner des leçons à la jeune fille de la maison et à sa cousine. Cependant, la veille de son départ dans le Cumberland pour y prendre son poste, il rencontre, en pleine nuit, une femme affolée et toute vêtue de blanc, manifestement poursuivie, et à qui il va porter secours. Il devra ensuite affronter les conséquences de cet acte...

 

   L'histoire de la malheureuse dame en blanc est lancée, et je l'ai trouvée vraiment palpitante, puisque je n'ai pas pu lâcher le livre avant la fin du week-end : 476 pages lues en deux jours (sans compter la nuit!), je pense que c'est un bon gage de qualité! (Cependant, dans ces cas-là,  je ne garantis pas les conséquences pour mon entourage, ce genre de livre ayant pour effet de me transformer en ours irrascible ou en nain Grincheux au sommet de sa forme).

 

   J'ai donc vécu, mangé, tremblé avec William, Laura et Marian, détesté avec eux l'infâme comte Fosco, et méprisé souverainement le misérable Lord Glyde...

 

  J'ai aussi compris le sens de l'expression "roman à sensation", et ai adressé mentalement et tardivement toutes mes condoléances aux malheureux lecteurs de l'époque victorienne, obligés par le système de publication en feuilleton de l'époque à attendre PLUSIEURS SEMAINES avec de connaître LA SUITE!

 

   Bien.

 

   Mais, évidemment, mon enthousiasme pour ce très bon roman ne m'a pas empêchée d'être parfois un peu critique, goguenarde, voire franchement exaspérée lors de certains passages, au point de m'exclamer, toute seule et au mépris de tout respect pour l'auteur : "Non mais franchement Wilkie, vous abusez!" (oui, lorsque l'on passe deux jours et une nuit d'affilée avec quelqu'un, on peut se permettre un peu de familiarité. Mais ceci dit, ami lecteur, je comprendrais que vous fussiez choqué!)

 

   Par exemple, moi, si j'étais écrivain, je ferais EXPRES de choisir pour mes personnages des noms un peu moins révélateurs, histoire de rajouter un peu de piment et de suspense pour mes lecteurs (mon héros s'appellerait Raoul, mon héroïne Berthe, et il serait de ce fait plus dur de déterminer s'ils appartiennent à la catégorie des gentils ou à celle des méchants!). Tandis que dans ce livre, je ne pense pas rompre un secret d'état en révélant que Sir Percival (grand, autoritaire et ténébreux) et Fosco (rondouillard,à l'air rusé et ITALIEN!!) sont les noms des fourbes de l'histoire, tandis que l'héroïne (évidemment blonde, pâle, aux yeux bleus et à l'air mélancolique) répond au doux nom de Laura Fairlie...

 

    Cette dernière est d'ailleurs parfaitement insipide : la plupart du temps terrifiée, évanouie, retirée dans sa chambre et sanglotant à fendre l'âme, elle ne fait, à mon sens, pas le poids face à son énergique cousine Marian, moins belle certes, mais ô combien plus consistante (je vous laisse lire le roman pour savoir pourquoi!). Eh bien, de qui croyez-vous que le héros tombe amoureux? Vous avez deviné. Rassurez-vous, j'ai dit à Wilkie ce que j'en pensais à ce moment là.

 

    Oh, il rend bien hommage à Marian à sa façon, en faisant déclarer à l'un des personnages : "Elle est si énergique! Elle mériterait d'être un homme!". Je m'apprêtais à jeter le livre à travers la pièce, quand je me suis souvenue qu'il avait été écrit au XIXe siècle et que les mentalités avaient heureusement un peu évolué depuis... Et j'ai pardonné cette horreur à Wilkie Collins parce que vraiment, malgré tout, l'histoire était passionnante...

 

    Voilà! Amatrice de romanesque, les péripéties de ce roman m'ont bien plu... Folie, espionnage, enlèvements, trahisons, accidents, décès tragiques, tout y est (je crois même, si mes souvenirs sont bons, qu'à un moment il y a un incendie!). La vraisemblance en prend parfois un coup, on s'esclaffe souvent aux moments les plus tragiques, mais c'est ce qui fait le charme de la chose!

 

    A bientôt pour un nouvel hommage!

 

                                           Philomène.

 

 

 

 

 

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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 20:59

      Ami lecteur, bonjour!

 

      Non, vous ne rêvez pas, c'est bien moi!

 

      Eh oui, Philomène est toujours de ce monde, quoiqu'elle ait bien cru, ces derniers temps, crouler sous le poids de ses tâches diverses et variées... Point de place pour l'écriture dans son emploi du temps, à son grand regret et à celui, j'imagine, de ses chers amis les auteurs qui doivent s'ennuyer ferme au fond de leurs tombeaux!

 

      Il est temps de réveiller un peu tout ce beau monde...

 

      Pour cela, j'ai eu une idée!

 

      Que je vous resitue le contexte... J'étais dans ma voiture, un dimanche soir, mélancolique, et je m'en retournais chez moi après avoir voté, la tête pleine de pensées funestes, le coeur plein d'inquiétude quant à l'avenir du monde, le coffre plein d'accessoires de théâtre (je vous raconterai ça, un jour...), et, surtout, le cartable plein de copies non corrigées. Pour couronner le tout, mon autoradio venait de tomber en panne au milieu des embouteillages, pas moyen donc d'écouter la moindre musique en rapport avec l'état passablement dépressif dans lequel je me trouvais... Une petite marche funèbre ou une quelconque symphonie pathétique m'auraient pourtant bien plu et auraient surtout permis de masquer les klaxons bruyants des automobilistes exaspérés.

 

      J'ajoute en outre qu'il pleuvait.

 

      C'est là qu'est arrivée l'IDEE, au moment où je songeais avec envie et bonheur anticipé au bon lit douillet qui m'attendait, et surtout au cher roman posé sur ma table de nuit, double rempart contre l'hostilité du monde. Le malheureux ouvrage semblait, dans la vision que j'en eus, me regarder avec ses yeux humides et me tendre ses pages cornées en m'implorant d'une voix chevrotante: "Lis-moi! Lis-moi!"

 

      Je commençais à me sentir coupable...

 

      A ce moment précis, le ciel s'entrouvrit, un rayon de lumière vint se poser sur mon pare-brise (j'en rabattis d'ailleurs aussitôt la visière devant mes yeux car j'avais oublié mes lunettes de soleil), et une voix tonitruante venue d'en haut m'interpella, proclamant : "PHILOMENE, QU'AS-TU FAIT DE TON BLOG????"

 

      La honte me submergea, et je pris conscience que j'étais une misérable ; que j'avais manqué à tous mes devoirs ; que j'avais négligé ce blog innocent qui m'attendait patiemment en murmurant d'un ton implorant : "Remplis-moi, remplis-moi!" ; qu'il fallait donc que je me rachète!

 

      Je pris donc la ferme résolution de m'y remettre énergiquement, et, pour rendre hommage à tous ces malheureux romans abandonnés sur ma table de nuit, ou rangés sitôt lus, de créer une nouvelle rubrique dans mon blog dédiée à ces héros méconnus, et intitulée "coups de coeur littéraires".

 

      A vrai dire, la honte n'a duré qu'un bref instant, vite remplacée par un enthousiasme bien légitime à envisager de me transformer en critique littéraire... On aura vraiment tout vu!

 

       A très bientôt, ami lecteur!

 

                                            Philomène.

 

PS: Un petit indice! Mon premier coup de coeur sera anglais, victorien et passionnant!

 

 

 

 

 

 

 

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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 10:30

      Mon cher Pierre,

 

     Pardonnez-moi de venir troubler ainsi la quiétude de votre sépulcre, en ces temps sombres, sinistres et glauques (je sais, l'emploi de trois adjectifs est ici redondant, mais je ne parvenais pas à CHOISIR celui qui était le plus approprié, et quand vous aurez lu ma lettre vous comprendrez pourquoi).

 

      En ces temps sordides, affreux et abjects (idem), disais-je, il était de la plus haute importance que je m'adressasse à une personne faisant autorité sur la question du dilemme tragique ; vous voyez maintenant pourquoi je me suis adressée à vous!

 

      Je pensais en effet à votre Cid. Pauvre Rodrigue! Pauvre Chimène! Obligés de choisir entre l'amour et l'honneur, ce n'est pas une vie... Les voilà se lamentant, vers après vers, sur la cruauté de leur destinée, et s'interrogeant longuement sur le parti à prendre ("Vais-je tuer le père de ma fiancée?", "Vais-je pardonner au meurtrier de mon père ou commanditer un brave pour l'occire?", etc). C'est bien dur et triste pour eux, je compatis profondément à leur malheur.

 

      Enfin, ceci lorsque j'en ai le temps, que je ne suis pas moi-même en proie au doute, et lorsque mes propres questions ne viennent pas tourmenter ma vie et me soumettre à de cruels dilemmes... (C'est à dire, j'en ai peur, à peu près en permanence, je suis sûre que même vos héros n'y survivraient pas!).

 

      Petite démonstration...

 

      Par exemple, figurez-vous votre Chimène au restaurant avec Rodrigue, le serveur lui apporte la CARTE DES DESSERTS (Horreur!).

 

      La voici toute troublée...

 

"Je suis si tourmentée, que vais-je commander?

Je dois me décider, car Rodrigue est pressé.

La mousse au chocolat a l'air appétissante...

Ils ont des choux glacés au miel ou à la menthe!

Oh, la tarte du chef! Je ne l'avais pas vue!

Si je la choisissais? A moins qu'ils n'en aient plus?

Une crème brûlée à six euros cinquante?

C'est un peu cher, c'est vrai, mais c'est elle qui me tente...

Ciel! Je vois mon aimé qui fonce les sourcils...

Comment vais-je trancher, dans ce choix difficile?"

 

      Riez, mon cher Pierre, riez! Vous ne pouvez pas comprendre, car à votre époque la crème brûlée n'existait pas, vous n'imaginez pas dans quel gouffre d'interrogations elle peut plonger une honnête femme.

 

      Autre situation propre à susciter le conflit intérieur, imaginez que ladite Chimène doive travailler pour gagner sa vie (ce qui, soit dit en passant, est un bon moyen d'éviter d'avoir le temps de se torturer trop l'esprit...), elle se lève le dernier jour de ses vacances, deux solutions s'offrent à elle...

 

      Et là, c'est le drame!

 

" Ô rage! Ô désespoir! Ô copies ennemies!

 (Oui, Chimène est prof - note de Philomène)

Je devais vous noter mais je n'ai pas fini!

Vais-je donc y passer tout mon après-midi,

Et veiller, sans répit, jusqu'à tard dans la nuit?

J'avais pourtant en tête un projet plus aimable :

Sur mon blog, m'adresser à un être admirable,

Un auteur reconnu, un dramaturge illustre!

Mais je n'ai pas le temps! Cruauté qui me frustre,

Je ne sais que choisir : ferai-je mon devoir,

ou le sacrifierai-je au bonheur dérisoire

D'écrire à un auteur bien mort, et enterré?

Choix honni! Choix infâme! Ô copies sans pitié!"

 

      Je vous rassure, mon cher Pierre, Chimène est une héroïne tragique qui CONNAIT son devoir et ne s'interroge douloureusement que pour la forme. Elle ne songerait jamais, elle, à imaginer des excuses fallacieuses pour ne pas rendre leurs rédactions à ses élèves le lendemain et à s'asseoir devant son ordinateur en procrastinant de manière éhontée. Ce ne serait pas digne d'elle!

 

      Je vous donne un dernier exemple afin que vous compreniez bien. Imaginez que cette chère Chimène, toujours elle, effectue un long et fastidieux voyage en train. Ses voisins se trouvent être, à gauche, deux amoureux s'embrassant avec la discrétion exquise de deux pieuvres seules au milieu de l'océan, devant, une famille italienne comprenant deux jeunes enfants au verbe haut et une mère à la main leste, derrière, un couple avec un bébé régurgitant son biberon avec une régularité de métronome et, pour finir, à sa droite, côté fenêtre, une sympathique adolescente dégustant un énorme paquet de chips croustillantes et sonores ( je laisse volontairement de côté la question suivante : vaut-il mieux, en voyage, être assis à côté de quelqu'un qui mange bruyamment des chips ou de quelqu'un qui mange un sandwich au camembert? VOILA le vrai débat d'aujourd'hui, que nos hommes politiques laissent honteusement de côté!).

 

      Sa patience étant mise à rude épreuve, que va faire Chimène?

 

      Un monologue s'impose...

 

" J'ai envie de hurler! D'attraper son paquet!

De verser ses chips sur la tête du bébé!

D'imposer aux enfants une bonne leçon,

Et aux deux amoureux un peu d'éducation!

Vais-je donc me lever, passer pour une aigrie,

Et crier mon courroux dans ce wagon maudit?

Ou bien supporterai-je avecque stoïcisme

Patience, bonté, vertu et héroïsme,

Ce vacarme, ces pleurs, cette indiscrétion?

Le pourrai-je vraiment? Voilà la vraie question!"

 

      Bien sûr, Chimène supportera tout avec héroïsme, parce qu'elle est pleine de pensées nobles et qu'elle aime son prochain, PAS parce qu'elle est trop timide pour dire quoi que ce soit. (Une héroïne tragique n'est pas timide!)

 

      Je pourrais vous citer une quantité d'autres dilemmes, petits ou grands (Chimène qui choisit un pull le matin, qui se demande si elle prendra sa voiture ou le train pour aller à Paris, qui hésite devant les marques de petits pois au supermarché, qui ne sait plus si elle doit se faire appeler "Madame" par féminisme ou "Mademoiselle" par amour des causes perdues et de la langue française...). Je me demande bien si elle s'en sortirait mieux que Philomène!

 

      D'ailleurs, je vous suggèrerais bien, si vous n'aviez pas déjà trépassé depuis belle lurette, une nouvelle héroïne et un sujet de tragédie en cinq actes, intitulé "Philomène va voter au mois d'avril". Je pense que, sur la question des choix impossibles, des tortures mentales et des dilemmes sans réponses, vous trouveriez votre content!

 

      Mais je crois que je m'égare et qu'il vaut mieux prendre humblement congé de vous, Monsieur Corneille.

 

       Je vous tire donc ma révérence, et  vous salue bien bas (je n'ai pas su choisir entre les deux, désolée),

 

                                                    Philomène.

 

 

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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 15:23

A MME de S.

Versailles, le 11 février 1662

 

     " Voilà fort peu de jours que vous quittâtes Paris, ma chère Marquise, pour rejoindre votre fille en Provence, mais  je ne saurais dire à quel point je me languis de votre compagnie. Nos soirées d'hiver paraissent bien mornes si elles ne sont pas égayées par vos mots d'esprits, ou diverties par la lecture attendrie de votre correspondance avec cette chère Madame de Grignan. J'ai une extraordinaire envie de savoir de vos nouvelles : votre voyage se fit-il sans embûches? Les retrouvailles furent-elles à la hauteur de vos espérances? Je me dévore d'impatience de le savoir, et prie Dieu chaque jour qu'il m'arrive des lettres de vous, afin d'apaiser mes craintes.

 

       Toutefois, la nature humaine et mon esprit facétieux étant ce qu'ils sont, il faut se distraire, et s'amuser en vous relatant à mon tour quelques nouvelles de la société où j'eus l'insigne privilège de vous rencontrer. Je n'irai pas jusqu'à prétendre imiter votre talent épistolaire, mais il m'advint récemment quelque aventure qui eût été digne de figurer dans vos si célèbres missives. Comme il me paraît évident que nous nous en serions réjouies de concert, il faut se résoudre à en faire le récit et à jouer votre rôle en attendant votre retour.

 

      Vous saurez donc, ma chère bonne, que j'eus la semaine passée l'honneur immense d'être conviée à la Cour afin d'y entendre, à l'Opéra Royal, un récital de fort bonne tenue en compagnie d'autres courtisans. Vous m'allez demander sans doute de quelle haute instance émanait cette grâce, mais vous comprendrez aisément qu'il me faille garder toute discrétion à ce sujet, la générosité des plus Grands ne souffrant pas de publicité inconsidérée, et l'effet de surprise de ma lettre devant être ménagé jusqu'au dernier instant."

 

      Qu'en dites-vous, ma chère Marquise? Aurais-je été digne de figurer, il y a plus de trois cents ans, parmi les heureux destinataires de vos lettres? J'en doute un peu, et vous prie de me pardonner mon audace... Comprenez bien que vous êtes une référence en matière épistolaire, et que la petite Philomène, tremblante de timidité, se devait de vous rendre hommage à sa manière!

 

      Je ne veux pas vous importuner, et souhaite vous laisser profiter avec bonheur de la compagnie de votre fille et de vos petits-enfants. Mais auparavant, comme j'ai l'outrecuidance de penser que, peut-être, ce petit préambule aurait pu éveiller votre attention, permettez-moi de vous narrer cette modeste aventure qui prit place, il y a quelques jours de cela, au beau milieu du fief du Roi Soleil. 

 

      J'avais donc été conviée à un concert de musique classique à l'Opéra Royal du Château de Versailles, par un généreux mécène dont j'ignorais alors le nom... Cette situation paraît, je vous l'accorde, extrêmement romanesque : le donateur anonyme, soucieux d'offrir à une malheureuse jeune femme désargentée une soirée de culture au royaume du raffinement, qui se cache dans la salle afin d'observer durant toute la soirée, sur le visage de sa protégée qui ignore sa présence, les manifestations de joie, de surprise, de reconnaissance à l'écoute du pianiste virtuose, voilà typiquement le genre d'histoire qui me faisait rêver quand j'avais quinze ans. Surtout s'ils se mariaient à la fin!

 

      Toutefois, la réalité n'est jamais aussi flamboyante que la fiction, et j'étais tout simplement conviée à cette soirée en mission professionnelle.

 

      Je ne sais pas si vous le savez, ma chère marquise, mais je suis enseignante, et je tente de faire découvrir à de charmants petits collégiens les vertus de la littérature et le charme de la langue française, défi qui me navre ou m'enthousiasme tout à tour, suivant l'heure de la journée et surtout le degré d'avancement de la crise d'adolescence des jeunes êtres humains qui me font face.

 

      Il s'agissait donc d'accompagner, de surveiller et de canaliser un groupe de vingt-six élèves de douze à treize ans, originaires de banlieue parisienne, assistant pour la première fois à un concert classique, en soirée, sous les voûtes illustres du château de Versailles.

 

      (Je suis en train de me rendre compte de l'aspect épique que prend mon récit. J'aurais dû écrire à Homère ou à Virgile!)

 

      Arrivée en avance au lieu de rendez-vous (je n'étais pas en charge de l'acheminement des troupes), abritée dans l'encadrement d'une porte, je pris le temps de contempler la splendeur du lieu et surtout d'observer discrètement les autres auditeurs du concert qui commençaient à arriver, se pressant pour échapper à la petite pluie fine qui s'était mise à tomber.

 

      Les manteaux de fourrure étaient de sortie. Un jeune homme intimidé donnait le bras à une dame imposante, que je supposai être sa future belle-mère. Quelques Précieuses tentaient d'éviter de coincer les hauts talons de leurs chaussures entre les pavés de la Cour d'Honneur (je me pris de compassion pour elles). Je vis plusieurs couples d'amoureux fort élégants, se dévorant des yeux et se réjouissant déjà d'un moment de quiétude savouré à deux. Tout cela était très divertissant...

 

     Cependant, telle Cassandre sur les murs de Troie, unique détentrice d'une vision tragique de l'avenir à laquelle personne ne veut croire, je regardais ces innocents spectateurs qui semblaient tous se délecter à l'avance d'une bonne soirée d'élégance, d'harmonie, entre initiés (Mozart et Puccini étaient au programme!), loin de la banalité du monde ordinaire.

 

      Je SAVAIS, moi, quelle menace planait sur leur monde bien ordonné et luxueux... J'attendais donc mes élèves, partagée entre une appréhension inévitable à la perspective d'un choc des cultures annoncé, et les tentatives de répression d'un fou-rire bien légitime mais plutôt malvenu devant l'absurdité de la situation.

 

      Ma chère marquise, je dois dire que la soirée fut à la hauteur de mon attente et fertile en émotions! J'en retiens quelques moments "savoureux"...

 

      - Le regard méfiant et dubitatif qu'échangèrent les spectateurs et les élèves au moment où ces derniers entrèrent dans la salle du concert, regard plein de sous-entendus et de préjugés, à peu près comparable à mon sens à celui qu'échangèrent les hommes de Christophe Colomb et les Indiens au moment de la découverte de l'Amérique.

 

      - La remarque du jeune Kévin, à qui j'expliquai le rôle d'un mécène, ce qu'il avait manifestement du mal à saisir, un tel concept heurtant de toute évidence son bon sens : "Mais s'il a de l'argent, M'dame, pourquoi il le garde pas pour lui? Moi c'est c'que je ferais!"

 

      - L'indignation du petit Tony, me prenant à témoin du regard en se retournant pour dire au spectateur placé derrière lui qu'il avait fait une faute de français en criant "Brava!" à la fin de l'air interprété par la cantatrice.

 

      - L'enthousiasme d'un groupe de garçons que nous dûmes faire asseoir à la suite d'un extrait d'opéra où la cantatrice interprétait une bohémienne, dont le déhanché les fit se lever à la fin en entonnant un "Oh, Oh, Oh, Oh, Oh" de stade de football, sous le regard courroucé des auditeurs (là, j'avoue, j'eus un peu honte!).

 

      - La joie hystérique des filles devant la robe du soir de ladite cantatrice, qui brillait de mille feux.

 

      - Le délire collectif qui saisit la classe à l'apparition, à la fin du concert, du fameux mécène qui s'avérait être la Première Dame de France ( le pianiste virtuose et la fameuse cantatrice qui avait déchaîné les foules en prirent pour leur grade, eux qui n'étaient jamais passés à la télévision!). Toute honte bue, mes collègues et moi ne pûmes nous résoudre à tenter de ramener nos troupes à une joie plus mesurée.

 

      - Et, pour finir, en guise d'apothéose à cette soirée surréaliste, la question pleine d'espoir que Kévin le Terrible, toujours lui, me posa lorsque nous repartîmes vers le bus : "Peut-être que la Mécène qu'on a vue, là, elle avait l'air sympa, peut-être que la prochaine fois elle pourrait nous offrir un match de foot au stade de France?"

 

      Voilà donc le récit de cette aventure dont je me souviendrai longtemps. J'ose espérer qu'il vous distraira, votre fille et vous, durant les longues soirées d'hiver.

 

      A part cela, Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien! (Pardonnez- moi, je n'ai pas souvent l'occasion d'écrire à une marquise donc je DEVAIS placer cette référence éminemment culturelle...)

 

      Ma chère Madame de Sévigné, il m'est maintenant difficile de prendre congé de vous de manière satisfaisante... Permettez-moi donc d'emprunter vos propres paroles. Ainsi donc, "je vous souhaite tous les biens, et prie Dieu qu'il vous garantisse de tous les maux".

 

                                Humblement,

 

                                                         Philomène.

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2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 17:00

      Bien cher François,

 

      Enfin, nous pouvons reprendre notre correspondance! Un si long silence de votre part m'étonnait fort, car je croyais avoir, il y a quelques mois, éveillé l'attention du fin gourmet que vous êtes en évoquant de manière sybilline mes "exploits" culinaires... Je commençais, en mon for intérieur, à vous reprocher votre froideur.

 

      Je vous prie de m'excuser de m'être ainsi méprise, et vous présente, en même temps que mes voeux pour la nouvelle année,  toutes mes condoléances pour votre pigeon voyageur. J'ai en effet appris la nouvelle de sa mort, et ne puis m'empêcher de maudire la bêtise de votre cuisinier personnel, qui l'a pris pour du gibier et l'a donc tué, farci et rôti à la broche avant que vous ne puissiez réagir, et celle du pigeon lui-même, qui a volé dramatiquement à sa perte en confondant la fenêtre de son pigeonnier et la cheminée de la cuisine. La vie tient parfois à peu de choses, c'est ce que roucoulent sur un ton mélancolique ses deux comparses en deuil au dessus de ma fenêtre.

 

      Toutefois, pour tardive qu'elle ait été, votre missive m'est arrivée à temps!

 

      En effet, avant-hier, j'ai fait la cuisine!

 

      Je suis sûre que j'éveille dès à présent votre attention... Cuisiner est en effet un acte fort banal de la vie quotidienne, qui se renouvelle au moins une fois par jour... Pourquoi, alors, une telle emphase dans mon annonce? C'est parce que mes exploits culinaires se résument, en temps ordinaire, à réchauffer une soupe, faire cuire des pâtes, ouvrir un yaourt nature et y mélanger du sucre en poudre ou de la confiture (les jours fastes), étaler du tzatziki sur du pain grillé, découper des tomates et les mélanger à de la vinaigrette (toute préparée, oui, je sais, c'est abject), et éplucher une pomme. Rien d'exceptionnel, en somme!

 

      Oui, mais là, j'avais des invités! Et c'était le réveillon! Mon honneur était donc en jeu, je ne voulais pas passer pour une quiche (même si, sans me flatter, je ne les réussis pas trop mal non plus...), j'ai donc décidé d'offrir à mes amis un festin pantagruélique (d'où ma pensée émue à votre endroit, cher François!).

 

      J'ai donc sorti mes livres de cuisine de la bibliothèque, éternué une bonne demi-douzaine de fois et juré que, oui, oui, promis, en 2012 je ferais plus souvent la poussière, puis j'ai parcouru les ouvrages afin d'y découvrir des mets susceptibles de charmer les papilles gustatives de mes invités (et, surtout, ne nécessitant pas d'avoir fait l'Ecole Normale Supérieure de Cuisine pour les réaliser). J'aime bien lire les livres de cuisine, d'abord parce que les photographies mettent en appétit, et surtout parce que les noms des plats sont toujours très poétiques et font bien rêver : "Fricassée de girolles aux pétoncles", " Aspic de fraises au Montbazillac", "Bonbons de pintadeaux aux pommes", voilà qui est plus distingué que " ragoût", "purée" ou "choucroute"! Mais trêve de digression.

 

      Deux heures plus tard, mon choix posé, mes courses faites, un tablier dûment noué autour de la taille, je m'apprêtais à accomplir ma destinée, qui prenait la forme de papillotes de saumon mariné aux agrumes et fenouil.

 

      Pause dramatique.

 

      Ne riez pas, cher François. La situation était plus épique qu'il n'y paraît. J'imagine que, depuis votre lointain 16ème siècle, vous devez avoir du mal à vous représenter la scène... Point de grandes cheminées, de tournebroches démesurés, d'armées de marmitons aux ordres de cuisiniers aguerris, d'immenses cuisines et de celliers remplis à ras-bord de victuailles... Mais une petite pièce de 2 mètres carré, un plan de travail de 50 cm sur 40, un mini-four et, au milieu, Philomène cherchant vainement comment faire décongeler plus vite ses pavés de saumon (bio!).

 

      Vaille que vaille, je m'y suis attelée (puisque c'était mon destin...), j'ai mis à décongeler les pavés de saumon sur le radiateur de ma chambre allumé à fond, me suis félicitée pour mon génie et me suis tournée vers mes fameux agrumes (d'où le titre de la recette!).

 

      J'ai pressé les oranges avec l'habileté d'une professionnelle. Coupé le citron en tranches avant d'en extraire le zeste avec brio. Puis, devant le pamplemousse, j'ai eu un problème...

 

      Savez-vous, cher François, ce que signifie "Prélever un suprême de pamplemousse"? Eh bien moi non plus...

 

      J'avais un sacré pépin.

 

      Je me suis dit ensuite qu'il s'agissait sans doute d'une de ces minutes de la vie où notre sens de la réaction et toutes nos capacités sont mis à l'épreuve, un moment dont on sort grandi, avec une confiance en soi renouvelée, bref, d'une épreuve que je devais surmonter avant d'entrer dans le panthéon glorieux de la cuisine moderne. J'ai consulté, en vitesse, Marmiton.org et Ginette Mathiot. Rien. Point de suprême de pamplemousse à l'horizon. L'heure tournant, j'ai alors jugé qu'il était temps de prendre des mesures radicales et de me comporter en digne femme de trente ans, moderne et indépendante, mûre et pleine d'assurance.

 

      J'ai donc téléphoné à ma mère.

 

      Le croirez-vous, mon cher François, même elle n'en avait aucune idée! J'en ai donc conclu qu'il s'agissait d'un élément de la cuisine complétement dénué d'intérêt, j'ai épluché mon pamplemousse à ma façon en faisant un pied de nez (virtuel, j'avais les mains pleines de jus) à Vatel, Alain Ducasse, Paul Bocuse et compagnie. Non mais!

 

      Le reste de ma préparation s'est déroulé sans anicroche, malgré un petit moment de panique vite surmonté face au Fenouil Entier (ça peut faire peur un fenouil, c'est assez énigmatique comme légume, au fond, surtout quand on ne sait pas comment le couper). Je l'ai dompté aussi, et finalement j'ai pu servir un plat auréolé de l'héroïsme dont j'avais fait preuve pour le cuisiner.

 

      Voilà, mon cher François, le récit de mes modestes aventures culinaires! S'il m'arrive d'autres péripéties du même genre, ce qui ne saurait manquer de se produire, je ne manquerai pas de vous en avertir...

 

      Je vous laisse donc digérer en paix votre pigeon voyageur, cher Monsieur Rabelais, j'espère que vous ne mangerez pas celui-là, et je prends congé de vous humblement et gastronomiquement,

 

                                                           Philomène.

 

PS: Cependant, si par hasard vous avez une idée de ce qu'est un "suprême de pamplemousse", je vous prie de me le faire savoir... Mine de rien cela me chiffonne...

 

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