Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 17:00

      Bien cher François,

 

      Enfin, nous pouvons reprendre notre correspondance! Un si long silence de votre part m'étonnait fort, car je croyais avoir, il y a quelques mois, éveillé l'attention du fin gourmet que vous êtes en évoquant de manière sybilline mes "exploits" culinaires... Je commençais, en mon for intérieur, à vous reprocher votre froideur.

 

      Je vous prie de m'excuser de m'être ainsi méprise, et vous présente, en même temps que mes voeux pour la nouvelle année,  toutes mes condoléances pour votre pigeon voyageur. J'ai en effet appris la nouvelle de sa mort, et ne puis m'empêcher de maudire la bêtise de votre cuisinier personnel, qui l'a pris pour du gibier et l'a donc tué, farci et rôti à la broche avant que vous ne puissiez réagir, et celle du pigeon lui-même, qui a volé dramatiquement à sa perte en confondant la fenêtre de son pigeonnier et la cheminée de la cuisine. La vie tient parfois à peu de choses, c'est ce que roucoulent sur un ton mélancolique ses deux comparses en deuil au dessus de ma fenêtre.

 

      Toutefois, pour tardive qu'elle ait été, votre missive m'est arrivée à temps!

 

      En effet, avant-hier, j'ai fait la cuisine!

 

      Je suis sûre que j'éveille dès à présent votre attention... Cuisiner est en effet un acte fort banal de la vie quotidienne, qui se renouvelle au moins une fois par jour... Pourquoi, alors, une telle emphase dans mon annonce? C'est parce que mes exploits culinaires se résument, en temps ordinaire, à réchauffer une soupe, faire cuire des pâtes, ouvrir un yaourt nature et y mélanger du sucre en poudre ou de la confiture (les jours fastes), étaler du tzatziki sur du pain grillé, découper des tomates et les mélanger à de la vinaigrette (toute préparée, oui, je sais, c'est abject), et éplucher une pomme. Rien d'exceptionnel, en somme!

 

      Oui, mais là, j'avais des invités! Et c'était le réveillon! Mon honneur était donc en jeu, je ne voulais pas passer pour une quiche (même si, sans me flatter, je ne les réussis pas trop mal non plus...), j'ai donc décidé d'offrir à mes amis un festin pantagruélique (d'où ma pensée émue à votre endroit, cher François!).

 

      J'ai donc sorti mes livres de cuisine de la bibliothèque, éternué une bonne demi-douzaine de fois et juré que, oui, oui, promis, en 2012 je ferais plus souvent la poussière, puis j'ai parcouru les ouvrages afin d'y découvrir des mets susceptibles de charmer les papilles gustatives de mes invités (et, surtout, ne nécessitant pas d'avoir fait l'Ecole Normale Supérieure de Cuisine pour les réaliser). J'aime bien lire les livres de cuisine, d'abord parce que les photographies mettent en appétit, et surtout parce que les noms des plats sont toujours très poétiques et font bien rêver : "Fricassée de girolles aux pétoncles", " Aspic de fraises au Montbazillac", "Bonbons de pintadeaux aux pommes", voilà qui est plus distingué que " ragoût", "purée" ou "choucroute"! Mais trêve de digression.

 

      Deux heures plus tard, mon choix posé, mes courses faites, un tablier dûment noué autour de la taille, je m'apprêtais à accomplir ma destinée, qui prenait la forme de papillotes de saumon mariné aux agrumes et fenouil.

 

      Pause dramatique.

 

      Ne riez pas, cher François. La situation était plus épique qu'il n'y paraît. J'imagine que, depuis votre lointain 16ème siècle, vous devez avoir du mal à vous représenter la scène... Point de grandes cheminées, de tournebroches démesurés, d'armées de marmitons aux ordres de cuisiniers aguerris, d'immenses cuisines et de celliers remplis à ras-bord de victuailles... Mais une petite pièce de 2 mètres carré, un plan de travail de 50 cm sur 40, un mini-four et, au milieu, Philomène cherchant vainement comment faire décongeler plus vite ses pavés de saumon (bio!).

 

      Vaille que vaille, je m'y suis attelée (puisque c'était mon destin...), j'ai mis à décongeler les pavés de saumon sur le radiateur de ma chambre allumé à fond, me suis félicitée pour mon génie et me suis tournée vers mes fameux agrumes (d'où le titre de la recette!).

 

      J'ai pressé les oranges avec l'habileté d'une professionnelle. Coupé le citron en tranches avant d'en extraire le zeste avec brio. Puis, devant le pamplemousse, j'ai eu un problème...

 

      Savez-vous, cher François, ce que signifie "Prélever un suprême de pamplemousse"? Eh bien moi non plus...

 

      J'avais un sacré pépin.

 

      Je me suis dit ensuite qu'il s'agissait sans doute d'une de ces minutes de la vie où notre sens de la réaction et toutes nos capacités sont mis à l'épreuve, un moment dont on sort grandi, avec une confiance en soi renouvelée, bref, d'une épreuve que je devais surmonter avant d'entrer dans le panthéon glorieux de la cuisine moderne. J'ai consulté, en vitesse, Marmiton.org et Ginette Mathiot. Rien. Point de suprême de pamplemousse à l'horizon. L'heure tournant, j'ai alors jugé qu'il était temps de prendre des mesures radicales et de me comporter en digne femme de trente ans, moderne et indépendante, mûre et pleine d'assurance.

 

      J'ai donc téléphoné à ma mère.

 

      Le croirez-vous, mon cher François, même elle n'en avait aucune idée! J'en ai donc conclu qu'il s'agissait d'un élément de la cuisine complétement dénué d'intérêt, j'ai épluché mon pamplemousse à ma façon en faisant un pied de nez (virtuel, j'avais les mains pleines de jus) à Vatel, Alain Ducasse, Paul Bocuse et compagnie. Non mais!

 

      Le reste de ma préparation s'est déroulé sans anicroche, malgré un petit moment de panique vite surmonté face au Fenouil Entier (ça peut faire peur un fenouil, c'est assez énigmatique comme légume, au fond, surtout quand on ne sait pas comment le couper). Je l'ai dompté aussi, et finalement j'ai pu servir un plat auréolé de l'héroïsme dont j'avais fait preuve pour le cuisiner.

 

      Voilà, mon cher François, le récit de mes modestes aventures culinaires! S'il m'arrive d'autres péripéties du même genre, ce qui ne saurait manquer de se produire, je ne manquerai pas de vous en avertir...

 

      Je vous laisse donc digérer en paix votre pigeon voyageur, cher Monsieur Rabelais, j'espère que vous ne mangerez pas celui-là, et je prends congé de vous humblement et gastronomiquement,

 

                                                           Philomène.

 

PS: Cependant, si par hasard vous avez une idée de ce qu'est un "suprême de pamplemousse", je vous prie de me le faire savoir... Mine de rien cela me chiffonne...

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

Y
Chère Philomène,
Quelle joie de vous lire à chaque fois! Et ce plaisir est décuplé lorsqu'on habite un pays dans lequel la langue de Rabelais a mal tourné. Un certain Guillaume ayant conquis la contrée il y a fort
longtemps, il a malheureusement laissé ses petits enfants utiliser une autre langue que son idiome continental. Seule consolation, il parait que j'ai le droit de m'exprimer en Normand au
parlement...je ne sais trop à quoi doit ressembler aujourd'hui cette langue...du Rabelais en Version Originale, peut être que oui, peut être bien que non?

J'espère que votre pause épistolaire correspond à de beaux moments pour vous et que ce n'est pas la neige ou tout autre évènement malheureux qui vous empêcherait de nous faire parvenir vos
délicieuses lettres!

Veuillez accepter mes plus vives félicitations pour vos lettres passées et mes plus chaleureux encouragements pour celles à venir - que j'espère prochaines et nombreuses.

Yorffeo.
Répondre
P


Merci beaucoup pour vos encouragements... et pour m'avoir appris que des expressions d'anglo-normand sont toujours utilisées au Parlement britannique! Incroyable!


Une autre lettre arrive bientôt, je m'affaire à dégeler mon encre... et mes neurones! Je révise également mon imparfait du subjonctif, ce qui me sera fort utile, vous verrez!


J'envie beaucoup certains auteurs des temps passés, n'ayant pas à travailler pour gagner leur vie, et disposant de ce fait de beaucoup de temps libre pour s'adonner à l'écriture sans
contrainte...


A très bientôt!


 


 



L
Très chère Philomène,

Les bras m'en tombent ! Comment ne pas se serrer les coudes devant ce suprême de pamplemousse !

Je comprends votre désarroi et vous tire mon chapeau, car si j'en crois vos invités le mets était à la hauteur de vos espérances.

Cher François, si ce message parviens jusqu'à vous, sachez avec quel brio votre lectrice passionnée a relevé le défis du suprême de pamplamousse.

Adieu chère Philomène.
Répondre
P


Merci infiniment pour vos encouragements! Il va me falloir à présent relever d'autres défis culinaires!^_^!



C
Chère Philomène, votre lettre m'a bien plu, et vous savez pourquoi! Et si François a besoin d'un témoin, je veux bien confirmer vos talents de cuisinière!C'était délicieux!
Répondre
P


Merci Caora! Vous fûtes géniaux dans le rôle de la goûteuse et du goûteur... ^_^! Merci d'être venus!



G
décongeler un filet de saumon sur un radiateur à fond !
j'avoue humblement ignorer cette méthode.

il vous faudra penser à écrire un livre de cuisine destiné à la femme moderne, chère Philomène, nous avons encore beaucoup à apprendre !
Répondre
P


Pour le coup du saumon, j'avoue, j'étais super fière de moi! ^_^!!



I
Hihihi ! J'ai bien ri comme d'habitude. J'avoue que je ne me suis jamais trouvée face à un fenouil entier, mais forte de vos conseils Philomène, je saurai qu'il peut être maté. Na !
Blague à part, T et J ont dit que c'était très bon, et n'ont pas parlé de pamplemousse énigmatique... Ni vu ni connu ! :-D
Répondre
P


OUF!!! Merci Imelda!