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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 15:31

Cher Pierre,

Cher Louis-Ferdinand, 


Comment allez-vous? Fort paisiblement j'imagine, même si vous devez vous demander ce qui vous vaut l'honneur (ou pas) de vous retrouver l'un et l'autre en tête d'une de mes lettres, alors que vous n'avez pas grand chose en commun et (surtout) que vous avez vécu à deux époques totalement différentes... Il est vrai, je vous le concède, qu'entre vos dilemmes en alexandrins, cher Pierre, et votre style oral si travaillé, cher Louis-Ferdinand, le fossé semble bien large !


Pas si large en fait, comme en témoigne cette petite aventure que je m'en vais vous raconter...


Cela s'est passé lors d'une séance de mon atelier d'écriture, lorsque notre professeur (dont je salue bien bas la créativité !) nous a invités à explorer le style de différents auteurs. Après de délicieux moments passés en compagnie de Messieurs Rabelais, Stendhal et Hugo (j'en frissonne encore), il nous a été proposé de nous pencher sur vous, Louis-Ferdinand. Et là... ce fut le drame !


Que faire? Moi, Philomène, adepte comme vous l'aurez constaté des phrases alambiquées, des mots rares, des tournures plus que soutenues - parfois même trop -  je me voyais conviée à écrire un monologue à votre manière, en utilisant du langage familier pour relater à la première personne une situation de la vie quotidienne, en y insérant si possible une intention dramatique... De plus est venu se greffer à mon désarroi un souvenir datant de mes années d'université : le spectre du sinistre Monsieur D. dispensant son cours de littérature française du XXe siècle dans l'amphi n°6, déambulant de long en large sur l'estrade les yeux mi-clos pour ne pas voir la vile populace venue recevoir son enseignement comme des fidèles en attente du pain béni, proclamant d'une voix sépulcrale votre génie et l'incapacité du commun des mortels à en appréhender la grandeur... (je crois que j'ai déjà parlé de lui... il m'a vraiment traumatisée !).


Bref, j'étais tétanisée et bien incapable d'écrire une ligne. Et, comme toujours dans ces cas-là, j'observais mes camarades, inspirés comme pas deux, en train de gratter fébrilement leur feuille en arborant un air de jubilation intense ou de concentration sans faille... La panique me gagnait peu à peu, et je me suis mise à compatir intérieurement en pensant à mes pauvres élèves que je soumettais régulièrement à ce genre de torture !


C'est en songeant à eux que j'ai été sauvée. Que n'y avais-je songé plus tôt ? J'avais à ma disposition une mine inépuisable d'expressions orales hautes en couleur et d'une créativité sans bornes, une quantité non négligeable de scénarii dramatiques à souhait, de scènes vécues et bien ancrées dans ma mémoire...


Je me suis donc lancée ! (Cher Pierre, vous vous demandez toujours ce que vous faites là? Lisez ce qui suit et vous comprendrez... Je décline toute responsabilité en cas d'infarctus éventuel... Et puis de toute façon vous êtes déjà mort, alors...)


"Ca a débuté comme ça. Moi, j’ai rien fait. C’était pas moi. J’vous jure, sur le Coran de la Mecque ! J’étais en français. J’ai G. en français. La prof, elle nous parlait d’un bouquin, trop un truc d’intello quoi, genre une pièce de théâtre, d’un mec qui s’appelle Corneille. Au début, le nom du mec, ça a fait marrer Helwouan :

 

« Wouaï, sa race ! Z’êtes trop swag M’dame, vous connaissez l’chanteur ! »


La prof, ça lui a pas plu, elle a dit à Helwouan de fermer sa gueule (mais pas comme ça, hein, avec des mots d’intello), elle a même rajouté qu’elle vivait pas dans un bocal de formol, et ça j’ai pas compris (des fois elle fait des blagues d’intello, ça fait marrer qu’elle, faudrait lui dire un jour).


Bon, c’que j’ai compris c’est qu’ce Corneille-là y vivait y’a longtemps, et qu’dans sa pièce y parlait d’un type qu’était grave dans la merde : il avait marave le daron à Chimène (Chimène c’est sa meuf) et du coup y pouvait plus conclure, quoi. Trop la loose !


J’ai r’gardé Salma. J’l’aime bien elle. Pour une meuf elle est pas prise de tête et j’aime grave son style, trop un truc de ratal. J’voyais bien qu’l’histoire du mec, là, Rodrigue ou quoi, qui pouvait pas avoir Chimène, ben ça la choquait un peu. Là, elle a trop senti que j’la matais. Elle s’est r’tournée. Elle a fait un p’tit sourire, genre « J’te kiffe toi ! ». Trooop dare ! Et puis après j’ai vu Kévin qui m’gazait. Faut dire que c’est son ex. Il s’est marré.


« Kévin, tais-toi ! Arrête de rire s’il te plaît ! »


La prof était vénère. Kévin s’est pas arrêté.


« Wouaï, M’dame ! On dirait j’ai fait kek chose ! C’est Mehdi qui m’fait rire ! », qu’il a dit à la prof.


Sa mèèèère ! L’bâtard ! L’autre y m’balance ! Y m’prend trop pour un bolosse. « J’avais t’m’marave, que j’lui dis.


- Starfulla ! »


Là, la prof s’est mise à gueuler, comme quoi on avait du respect pour rien, qu’on était intéressés par rien, des conneries relou comme ça. Moi ça m’a saoûlé grave. J’y ai dit :


« C’est bon ! 


- Non c’est pas bon ! »,  qu’elle m’a répondu. « Donnez-moi vos carnets », qu’elle nous fait, à Kévin et à moi. Kévin, ce faux-cul, balance : « Mais bien sûr M’dame » et il lui donne son carnet. Moi, j’avais rien fait. J’y dis : « Y’a pas moyen ! » à la prof. « Sinon j’te fais un rapport d’incident », qu’elle répond la prof.


Bon là, j’avoue, j’ai tchipé. La prof, elle aime pas ça, elle s’est remise encore à gueuler.

 

Moi, j’m’en fous d’son putain de rapport, de son Cid de merde et d’ce bolosse de Kévin. Salma, j’suis sûr qu’elle me kiffe trop. Pis y’a un truc, aut’chose quoi. C’est sûr, j’le dirai pas à mes potes, mais… j’y ai écrit un poème à Salma… En fait, elle dit quoi Chimène déjà ? Ah oui, j’crois que j’la hais point, quoi…"


Voilà ! Je me suis grave éclatée... pardon, j'ai pris un plaisir sans borne (et un peu coupable, on ne se refait pas !) à écrire ce texte qui fut pour moi libérateur. J'adresse un immense merci à mes collégiens bien-aimés pour leur innovation linguistique sans cesse renouvelée (et au cas où vous en douteriez, mon cher Pierre, toutes ces expressions sont bel et bien réelles...).


Je vous salue bien bas, messieurs Corneille et Céline, et j'espère avoir l'occasion de vous lire très prochainement !


Humblement,


Philomène.

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commentaires

G
vous avez, comme toujours chère Philomène, une imagination sans borne, mais je constate que vous transcendez à ravir la source inépuisable de vos chers "apprenants".merci pour ce délicieux moment !
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P


De rien Gizabel ^_^! En plus, j'ai pu exorciser la ZEP !!