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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 10:30

      Mon cher Pierre,

 

     Pardonnez-moi de venir troubler ainsi la quiétude de votre sépulcre, en ces temps sombres, sinistres et glauques (je sais, l'emploi de trois adjectifs est ici redondant, mais je ne parvenais pas à CHOISIR celui qui était le plus approprié, et quand vous aurez lu ma lettre vous comprendrez pourquoi).

 

      En ces temps sordides, affreux et abjects (idem), disais-je, il était de la plus haute importance que je m'adressasse à une personne faisant autorité sur la question du dilemme tragique ; vous voyez maintenant pourquoi je me suis adressée à vous!

 

      Je pensais en effet à votre Cid. Pauvre Rodrigue! Pauvre Chimène! Obligés de choisir entre l'amour et l'honneur, ce n'est pas une vie... Les voilà se lamentant, vers après vers, sur la cruauté de leur destinée, et s'interrogeant longuement sur le parti à prendre ("Vais-je tuer le père de ma fiancée?", "Vais-je pardonner au meurtrier de mon père ou commanditer un brave pour l'occire?", etc). C'est bien dur et triste pour eux, je compatis profondément à leur malheur.

 

      Enfin, ceci lorsque j'en ai le temps, que je ne suis pas moi-même en proie au doute, et lorsque mes propres questions ne viennent pas tourmenter ma vie et me soumettre à de cruels dilemmes... (C'est à dire, j'en ai peur, à peu près en permanence, je suis sûre que même vos héros n'y survivraient pas!).

 

      Petite démonstration...

 

      Par exemple, figurez-vous votre Chimène au restaurant avec Rodrigue, le serveur lui apporte la CARTE DES DESSERTS (Horreur!).

 

      La voici toute troublée...

 

"Je suis si tourmentée, que vais-je commander?

Je dois me décider, car Rodrigue est pressé.

La mousse au chocolat a l'air appétissante...

Ils ont des choux glacés au miel ou à la menthe!

Oh, la tarte du chef! Je ne l'avais pas vue!

Si je la choisissais? A moins qu'ils n'en aient plus?

Une crème brûlée à six euros cinquante?

C'est un peu cher, c'est vrai, mais c'est elle qui me tente...

Ciel! Je vois mon aimé qui fonce les sourcils...

Comment vais-je trancher, dans ce choix difficile?"

 

      Riez, mon cher Pierre, riez! Vous ne pouvez pas comprendre, car à votre époque la crème brûlée n'existait pas, vous n'imaginez pas dans quel gouffre d'interrogations elle peut plonger une honnête femme.

 

      Autre situation propre à susciter le conflit intérieur, imaginez que ladite Chimène doive travailler pour gagner sa vie (ce qui, soit dit en passant, est un bon moyen d'éviter d'avoir le temps de se torturer trop l'esprit...), elle se lève le dernier jour de ses vacances, deux solutions s'offrent à elle...

 

      Et là, c'est le drame!

 

" Ô rage! Ô désespoir! Ô copies ennemies!

 (Oui, Chimène est prof - note de Philomène)

Je devais vous noter mais je n'ai pas fini!

Vais-je donc y passer tout mon après-midi,

Et veiller, sans répit, jusqu'à tard dans la nuit?

J'avais pourtant en tête un projet plus aimable :

Sur mon blog, m'adresser à un être admirable,

Un auteur reconnu, un dramaturge illustre!

Mais je n'ai pas le temps! Cruauté qui me frustre,

Je ne sais que choisir : ferai-je mon devoir,

ou le sacrifierai-je au bonheur dérisoire

D'écrire à un auteur bien mort, et enterré?

Choix honni! Choix infâme! Ô copies sans pitié!"

 

      Je vous rassure, mon cher Pierre, Chimène est une héroïne tragique qui CONNAIT son devoir et ne s'interroge douloureusement que pour la forme. Elle ne songerait jamais, elle, à imaginer des excuses fallacieuses pour ne pas rendre leurs rédactions à ses élèves le lendemain et à s'asseoir devant son ordinateur en procrastinant de manière éhontée. Ce ne serait pas digne d'elle!

 

      Je vous donne un dernier exemple afin que vous compreniez bien. Imaginez que cette chère Chimène, toujours elle, effectue un long et fastidieux voyage en train. Ses voisins se trouvent être, à gauche, deux amoureux s'embrassant avec la discrétion exquise de deux pieuvres seules au milieu de l'océan, devant, une famille italienne comprenant deux jeunes enfants au verbe haut et une mère à la main leste, derrière, un couple avec un bébé régurgitant son biberon avec une régularité de métronome et, pour finir, à sa droite, côté fenêtre, une sympathique adolescente dégustant un énorme paquet de chips croustillantes et sonores ( je laisse volontairement de côté la question suivante : vaut-il mieux, en voyage, être assis à côté de quelqu'un qui mange bruyamment des chips ou de quelqu'un qui mange un sandwich au camembert? VOILA le vrai débat d'aujourd'hui, que nos hommes politiques laissent honteusement de côté!).

 

      Sa patience étant mise à rude épreuve, que va faire Chimène?

 

      Un monologue s'impose...

 

" J'ai envie de hurler! D'attraper son paquet!

De verser ses chips sur la tête du bébé!

D'imposer aux enfants une bonne leçon,

Et aux deux amoureux un peu d'éducation!

Vais-je donc me lever, passer pour une aigrie,

Et crier mon courroux dans ce wagon maudit?

Ou bien supporterai-je avecque stoïcisme

Patience, bonté, vertu et héroïsme,

Ce vacarme, ces pleurs, cette indiscrétion?

Le pourrai-je vraiment? Voilà la vraie question!"

 

      Bien sûr, Chimène supportera tout avec héroïsme, parce qu'elle est pleine de pensées nobles et qu'elle aime son prochain, PAS parce qu'elle est trop timide pour dire quoi que ce soit. (Une héroïne tragique n'est pas timide!)

 

      Je pourrais vous citer une quantité d'autres dilemmes, petits ou grands (Chimène qui choisit un pull le matin, qui se demande si elle prendra sa voiture ou le train pour aller à Paris, qui hésite devant les marques de petits pois au supermarché, qui ne sait plus si elle doit se faire appeler "Madame" par féminisme ou "Mademoiselle" par amour des causes perdues et de la langue française...). Je me demande bien si elle s'en sortirait mieux que Philomène!

 

      D'ailleurs, je vous suggèrerais bien, si vous n'aviez pas déjà trépassé depuis belle lurette, une nouvelle héroïne et un sujet de tragédie en cinq actes, intitulé "Philomène va voter au mois d'avril". Je pense que, sur la question des choix impossibles, des tortures mentales et des dilemmes sans réponses, vous trouveriez votre content!

 

      Mais je crois que je m'égare et qu'il vaut mieux prendre humblement congé de vous, Monsieur Corneille.

 

       Je vous tire donc ma révérence, et  vous salue bien bas (je n'ai pas su choisir entre les deux, désolée),

 

                                                    Philomène.

 

 

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commentaires

C
Où courrons nous ? Nous errons chaque minutes dans un univers imparfait qui nous renvoie systématiquement à la raison de nos actes. Pourquoi plutôt avancer au lieu de se complaire dans nos habitudes sédentaires ? Bref cette question aussi vieille a autant de réponse que de personnes qui se la posent
Répondre
G
et bi.en ,quel talent
vous avez, mon enfant !
vos vers sont admirables,
des poèmes aux fables
vous nous divertissez
Quelle félicité !!!
Répondre
P


Merci! C'est vous l'auteur de l'auteur^_^!