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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 15:23

A MME de S.

Versailles, le 11 février 1662

 

     " Voilà fort peu de jours que vous quittâtes Paris, ma chère Marquise, pour rejoindre votre fille en Provence, mais  je ne saurais dire à quel point je me languis de votre compagnie. Nos soirées d'hiver paraissent bien mornes si elles ne sont pas égayées par vos mots d'esprits, ou diverties par la lecture attendrie de votre correspondance avec cette chère Madame de Grignan. J'ai une extraordinaire envie de savoir de vos nouvelles : votre voyage se fit-il sans embûches? Les retrouvailles furent-elles à la hauteur de vos espérances? Je me dévore d'impatience de le savoir, et prie Dieu chaque jour qu'il m'arrive des lettres de vous, afin d'apaiser mes craintes.

 

       Toutefois, la nature humaine et mon esprit facétieux étant ce qu'ils sont, il faut se distraire, et s'amuser en vous relatant à mon tour quelques nouvelles de la société où j'eus l'insigne privilège de vous rencontrer. Je n'irai pas jusqu'à prétendre imiter votre talent épistolaire, mais il m'advint récemment quelque aventure qui eût été digne de figurer dans vos si célèbres missives. Comme il me paraît évident que nous nous en serions réjouies de concert, il faut se résoudre à en faire le récit et à jouer votre rôle en attendant votre retour.

 

      Vous saurez donc, ma chère bonne, que j'eus la semaine passée l'honneur immense d'être conviée à la Cour afin d'y entendre, à l'Opéra Royal, un récital de fort bonne tenue en compagnie d'autres courtisans. Vous m'allez demander sans doute de quelle haute instance émanait cette grâce, mais vous comprendrez aisément qu'il me faille garder toute discrétion à ce sujet, la générosité des plus Grands ne souffrant pas de publicité inconsidérée, et l'effet de surprise de ma lettre devant être ménagé jusqu'au dernier instant."

 

      Qu'en dites-vous, ma chère Marquise? Aurais-je été digne de figurer, il y a plus de trois cents ans, parmi les heureux destinataires de vos lettres? J'en doute un peu, et vous prie de me pardonner mon audace... Comprenez bien que vous êtes une référence en matière épistolaire, et que la petite Philomène, tremblante de timidité, se devait de vous rendre hommage à sa manière!

 

      Je ne veux pas vous importuner, et souhaite vous laisser profiter avec bonheur de la compagnie de votre fille et de vos petits-enfants. Mais auparavant, comme j'ai l'outrecuidance de penser que, peut-être, ce petit préambule aurait pu éveiller votre attention, permettez-moi de vous narrer cette modeste aventure qui prit place, il y a quelques jours de cela, au beau milieu du fief du Roi Soleil. 

 

      J'avais donc été conviée à un concert de musique classique à l'Opéra Royal du Château de Versailles, par un généreux mécène dont j'ignorais alors le nom... Cette situation paraît, je vous l'accorde, extrêmement romanesque : le donateur anonyme, soucieux d'offrir à une malheureuse jeune femme désargentée une soirée de culture au royaume du raffinement, qui se cache dans la salle afin d'observer durant toute la soirée, sur le visage de sa protégée qui ignore sa présence, les manifestations de joie, de surprise, de reconnaissance à l'écoute du pianiste virtuose, voilà typiquement le genre d'histoire qui me faisait rêver quand j'avais quinze ans. Surtout s'ils se mariaient à la fin!

 

      Toutefois, la réalité n'est jamais aussi flamboyante que la fiction, et j'étais tout simplement conviée à cette soirée en mission professionnelle.

 

      Je ne sais pas si vous le savez, ma chère marquise, mais je suis enseignante, et je tente de faire découvrir à de charmants petits collégiens les vertus de la littérature et le charme de la langue française, défi qui me navre ou m'enthousiasme tout à tour, suivant l'heure de la journée et surtout le degré d'avancement de la crise d'adolescence des jeunes êtres humains qui me font face.

 

      Il s'agissait donc d'accompagner, de surveiller et de canaliser un groupe de vingt-six élèves de douze à treize ans, originaires de banlieue parisienne, assistant pour la première fois à un concert classique, en soirée, sous les voûtes illustres du château de Versailles.

 

      (Je suis en train de me rendre compte de l'aspect épique que prend mon récit. J'aurais dû écrire à Homère ou à Virgile!)

 

      Arrivée en avance au lieu de rendez-vous (je n'étais pas en charge de l'acheminement des troupes), abritée dans l'encadrement d'une porte, je pris le temps de contempler la splendeur du lieu et surtout d'observer discrètement les autres auditeurs du concert qui commençaient à arriver, se pressant pour échapper à la petite pluie fine qui s'était mise à tomber.

 

      Les manteaux de fourrure étaient de sortie. Un jeune homme intimidé donnait le bras à une dame imposante, que je supposai être sa future belle-mère. Quelques Précieuses tentaient d'éviter de coincer les hauts talons de leurs chaussures entre les pavés de la Cour d'Honneur (je me pris de compassion pour elles). Je vis plusieurs couples d'amoureux fort élégants, se dévorant des yeux et se réjouissant déjà d'un moment de quiétude savouré à deux. Tout cela était très divertissant...

 

     Cependant, telle Cassandre sur les murs de Troie, unique détentrice d'une vision tragique de l'avenir à laquelle personne ne veut croire, je regardais ces innocents spectateurs qui semblaient tous se délecter à l'avance d'une bonne soirée d'élégance, d'harmonie, entre initiés (Mozart et Puccini étaient au programme!), loin de la banalité du monde ordinaire.

 

      Je SAVAIS, moi, quelle menace planait sur leur monde bien ordonné et luxueux... J'attendais donc mes élèves, partagée entre une appréhension inévitable à la perspective d'un choc des cultures annoncé, et les tentatives de répression d'un fou-rire bien légitime mais plutôt malvenu devant l'absurdité de la situation.

 

      Ma chère marquise, je dois dire que la soirée fut à la hauteur de mon attente et fertile en émotions! J'en retiens quelques moments "savoureux"...

 

      - Le regard méfiant et dubitatif qu'échangèrent les spectateurs et les élèves au moment où ces derniers entrèrent dans la salle du concert, regard plein de sous-entendus et de préjugés, à peu près comparable à mon sens à celui qu'échangèrent les hommes de Christophe Colomb et les Indiens au moment de la découverte de l'Amérique.

 

      - La remarque du jeune Kévin, à qui j'expliquai le rôle d'un mécène, ce qu'il avait manifestement du mal à saisir, un tel concept heurtant de toute évidence son bon sens : "Mais s'il a de l'argent, M'dame, pourquoi il le garde pas pour lui? Moi c'est c'que je ferais!"

 

      - L'indignation du petit Tony, me prenant à témoin du regard en se retournant pour dire au spectateur placé derrière lui qu'il avait fait une faute de français en criant "Brava!" à la fin de l'air interprété par la cantatrice.

 

      - L'enthousiasme d'un groupe de garçons que nous dûmes faire asseoir à la suite d'un extrait d'opéra où la cantatrice interprétait une bohémienne, dont le déhanché les fit se lever à la fin en entonnant un "Oh, Oh, Oh, Oh, Oh" de stade de football, sous le regard courroucé des auditeurs (là, j'avoue, j'eus un peu honte!).

 

      - La joie hystérique des filles devant la robe du soir de ladite cantatrice, qui brillait de mille feux.

 

      - Le délire collectif qui saisit la classe à l'apparition, à la fin du concert, du fameux mécène qui s'avérait être la Première Dame de France ( le pianiste virtuose et la fameuse cantatrice qui avait déchaîné les foules en prirent pour leur grade, eux qui n'étaient jamais passés à la télévision!). Toute honte bue, mes collègues et moi ne pûmes nous résoudre à tenter de ramener nos troupes à une joie plus mesurée.

 

      - Et, pour finir, en guise d'apothéose à cette soirée surréaliste, la question pleine d'espoir que Kévin le Terrible, toujours lui, me posa lorsque nous repartîmes vers le bus : "Peut-être que la Mécène qu'on a vue, là, elle avait l'air sympa, peut-être que la prochaine fois elle pourrait nous offrir un match de foot au stade de France?"

 

      Voilà donc le récit de cette aventure dont je me souviendrai longtemps. J'ose espérer qu'il vous distraira, votre fille et vous, durant les longues soirées d'hiver.

 

      A part cela, Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien! (Pardonnez- moi, je n'ai pas souvent l'occasion d'écrire à une marquise donc je DEVAIS placer cette référence éminemment culturelle...)

 

      Ma chère Madame de Sévigné, il m'est maintenant difficile de prendre congé de vous de manière satisfaisante... Permettez-moi donc d'emprunter vos propres paroles. Ainsi donc, "je vous souhaite tous les biens, et prie Dieu qu'il vous garantisse de tous les maux".

 

                                Humblement,

 

                                                         Philomène.

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commentaires

G
Vous me voyez fort envieuse chère Philomène.
je me ferais bien petite souris, pour avoir le privilège d'assister à un concert dans cet Opéra Royal de Versailles, où tant de "Grands" de France et de Navarre, Majestés et ministres, Souveraines
et Favorites, écrivains et philosophes ont posé leur Auguste Derrière!
il me semble alors que j'aurais l'impression de faire moi aussi un peu partie de l'Histoire de France...avec un grand H !
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P


^_^!!