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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 10:18

     Ma chère Charlotte,

 

     Veuillez me pardonner : voilà une année maintenant que j'ai commencé à entretenir cette correspondance audacieuse et je ne m'adresse à vous qu'aujourd'hui... N'y voyez pas là un manque de considération à votre égard, ou un quelconque désintérêt : en effet, j'affirme haut et fort que votre sublime Jane Eyre est l'un de mes romans préférés... Simplement, force est de constater qu'aussi fascinants soient la lande battue par les vents, le manoir de Thornfield, l'austère pensionnat de Lowood et la personnalité ténébreuse de Mr Rochester, il n'existe que fort peu de points communs entre eux et la petite vie de Philomène...

 

     Et, malgré mon inclination certaine au romanesque qui m'a déjà joué des tours, je suis obligée de reconnaître que c'est plutôt une bonne chose... Parce qu'il faut bien avouer que la vie de votre Jane est un peu glauque (enfance maltraitée, orphelinat sordide et humiliations diverses, très peu pour moi..). Je ne pense pas que j'aurais eu le courage de l'endurer, même pour avoir le bonheur de rencontrer Edward Fairfax Rochester (quoique... non, soyons réalistes... mais quand même...).

 

     De plus, argument imparable, il existe un personnage dans votre roman qui coupe chez moi tout désir de ressemblance avec la vie de votre héroïne... Je parle bien sûr de LA FOLLE, hantant la vie et la demeure du héros, laissant planer une menace sur tous les habitants de Thornfield...

 

     Imaginez un peu Philomène, à 14 ans, découvrant pour la première fois les rires sardoniques dans les couloirs du château, le lit en feu du maître de maison, les bruits de pas sous les combles, le bras déchiqueté de Mason, les traces de dents... Brrr! Quelle horreur! Le pire, et là je me dis que je dois être un peu folle aussi, c'est que je lisais quand même!

 

      De toutes façons, chère Charlotte, côtoyer la folie m'a toujours mise un peu, beaucoup, ou franchement mal à l'aise! Rassurez-vous, la démence ne fait pas partie de mon quotidien, mais si vous viviez en région parisienne au 21ème siècle vous comprendriez un peu de quoi je veux parler... Récemment, j'ai en effet eu l'étrange impression de passer mon temps à rencontrer fortuitement des personnes ayant un petit (ou un gros) grain...

 

     En voici un petit florilège - et au cas où vous en douteriez, chère Charlotte, toutes ces rencontres sont authentiques - que j'ai classé en plusieurs catégories, telle une anthropologue avertie, avide de mettre un peu d'ordre dans ce monde de fous (c'est le cas de le dire...).

 

     - Première catégorie, les "inoffensifs" : à vrai dire, je ne suis pas sûre que l'on puisse réellement les considérer comme "fêlés"... Ce sont souvent des personnes ayant besoin de parler, et saisissant au vol la moindre occasion de le faire, ce qui donne lieu à des conversations un peu surréalistes, voire franchement hilarantes avec des inconnus : par exemple ce charmant vieux monsieur qui, m'entendant soupirer bruyamment à un feu rouge après une rude journée de travail, s'est mis gentiment à compatir sur la difficulté de ma vie, sur le monde du travail en général et sur mes problèmes d'argent en particulier, alors que je ne lui avais strictement rien raconté, le tout durant dix bonnes minutes ; ou alors cette dame très élégante, portant serre-tête et boucles d'oreilles dorées, qui s'est adressée à moi dans le métro pour me demander très sérieusement si je pensais que le pantalon qu'elle venait d'acheter au Printemps plairait à son mari... Dans ces cas-là, il s'agit de garder son sérieux en dépit du fou-rire montant irrésistiblement, et de répondre avec tact, remerciant dans le premier cas le gentil monsieur de sa sollicitude, et rassurant dans le second cas la dame sur l'excellence de son jugement en matière de pantalon, sous le regard goguenard des autres usagers...

 

     - Deuxième catégorie, les "farfelus" : ceux qui font, par leur simple présence, basculer votre petit monde du normal au paranormal, qui bouleversent vos repères, vous obligent à reconsidérer l'aptitude au raisonnement de votre propre cerveau, voire à envisager de consulter dans les plus brefs délais un ophtalmologiste ou un psychiatre. Une sexagénaire vêtue d'un tailleur, embusquée derrière une statue du jardin du Luxembourg, regardant fixement chaque personne passant devant elle et arborant un magnifique nez de clown peut produire cet effet ; apercevoir le Principal-Adjoint du lycée où vous travailliez sortir par la porte arrière de son établissement, en costume-cravate, en tenant en laisse deux énormes labradors, le tout un jour de semaine, peut aussi laisser perplexe...

 

     - Troisième catégorie, les "bavards solitaires" (en fait, ceux qui parlent tout seuls...) : très fréquents dans nos régions, et plus ou moins agressifs. Attention, avant de les ranger dans cette catégorie, il convient de les observer discrètement afin de vérifier qu'ils ne sont pas en train de téléphoner - il m'est arrivé en effet de les confondre avec d'honnêtes individus s'adressant à un interlocuteur par le biais d'une oreillette reliée à leur téléphone, erreur classique d' anthropologue débutante. Ceux-là ne sont pas fous, juste un peu indiscrets voire totalement désinhibés (comme cette jeune femme plaquant à distance et bruyamment son petit ami, juste devant la vitrine du Monoprix de Versailles, sous les regards offusqués d'une dizaine de vieilles dames sorties faire leurs courses). Non, les bavards solitaires ne s'adressent à personne, ou alors à un interlocuteur imaginaire, caché ou non dans leur tête.  Ainsi, j'ai pu observer à de nombreuses reprises des quidams vitupérant contre le gouvernement à haute et intelligible voix, une dame pestant contre son mari - absent - en poussant son caddie au Franprix, ou un brave homme s'entretenant de la météo avec son sandwich dans le train. Rien de bien méchant, tant qu'ils ne vous prennent pas à partie devant tout le monde!

 

     - Quatrième catégorie, les "imbibés" (les pires!) : séduits par la dive bouteille, et donc complétement ivres, ils offrent le spectacle de leur déchéance malheureuse au commun des mortels, en particulier aux Philomènes innocentes passant à proximité, de plus en plus tentées par un retour en force de la prohibition. Comment ne pas penser ainsi lorsque l'on se fait accoster en plein wagon, aux heures de pointe, par un certain Christophe vous ordonnant de lui faire l'aumône parce que "ça se voit que t'es riche, t'attends l'héritage de ta grand-mère!", vous faisant bien évidemment piquer un fard flamboyant (et téléphoner illico, en sortant du wagon, à la grand-mère en question, histoire de s'assurer qu'elle va bien et de lui jurer que non, non, vous n'êtes pas pressée du tout qu'elle meure!).

 

     - Cinquième catégorie, les squelettes : demandez à Alexandre, Ann et compagnie, destinataires de ma précédente lettre, ils vous raconteront!

 

      Voilà, chère Charlotte, le modeste fruit de mes observations. J'en discutais l'autre jour avec une amie qui se faisait des réflexions similaires, et me déclarait que sa journée n'était pas complète si elle ne rencontrait pas son "fêlé du jour" en sortant de chez elle... Comme je suis d'accord! D'ailleurs, il me faut sortir faire quelques courses... Qui vais-je rencontrer? Le suspense est à son comble...

 

      C'est sur ces paroles que je vais prendre congé de vous, ma chère Miss Brontë, en vous remerciant pour votre magnifique roman (mais heureusement, ce n'est qu'un roman!) et en vous priant de transmettre mon meilleur souvenir à Jane et Mr Rochester.

 

           Humblement,

 

                                                 Philomène.

 

      PS: C'est affreux, chère Charlotte, je reviens juste de faire mes courses et ce fut pire que je ne l'imaginais... Je n'ai pas rencontré de "fêlé"! Au contraire, je me suis surprise moi-même à prononcer à haute voix, m'adressant à une tablette de chocolat dans un rayon : "Ah, ne me tente pas, toi!". Vais-je bientôt appartenir à la troisième catégorie de fêlés, et me voir decerner une distinction? Horreur!

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 11:32

      Chère Ann,

      Cher Matthew,

      Cher Stephen,

      Cher Alexandre,

     Chers auteurs de romans noirs, gothiques ou terrifiants, férus de fantômes, de souterrains et d'horreurs, qui n'êtes jamais si satisfaits que lorsque votre héroïne innocente est poursuivie par un vampire dans l'allée sombre d'un château hanté à proximité d'un cimetière inquiétant sous la lumière de la pleine lune,

 

      Comment allez-vous? Pas trop de cauchemars?

 

      J'ai bien pensé à vous récemment, car il m'est arrivé une aventure digne de figurer dans l'un de vos romans. Je vous rassure : point de voile noir cachant une réalité hideuse, point de philtre magique donnant l'apparence de la mort, point de bruit de pas inquiétant dans une ruelle sombre, point non plus de réveil en sursaut au fond d'une tombe environnée d'ossements! Je laisse à vos imaginations fertiles (et torturées, il faut bien l'avouer!) de telles péripéties!

 

      Non, il s'agit juste d'une rencontre que j'ai faite il y a deux jours, ou plutôt deux nuits de cela, et que je m'en vais vous narrer...

 

      Il était minuit et demi, et je m'en retournais chez moi après avoir fait mes courses (peut-être vous demandez-vous, chers auteurs gothiques, en quel lieu étrange il est possible de trouver des magasins fermant aussi tard, mais je vous répondrai que j'avais fait quelques détours pour rentrer, passant une soirée plutôt agréable marquée cependant par un évènement tragique, le décès de ma plante verte, que je relaterai dans une autre lettre adressée à un auteur expert en botanique plutôt qu'à un groupe d'écrivains passionnés de ruines morbides - mais je m'égare, pardonnez-moi!).

 

      J'étais donc passablement chargée, tenant d'une main un sac de courses rempli à craquer, au sommet duquel une demi-douzaine d'oeufs chancelait d'une manière inquiétante, et de l'autre mon sac à main ainsi qu'un paquet de douze rouleaux de papier toilette qui ajoutait à la dignité de ma silhouette. Je cherchais en outre un moyen de rabattre la portière et mes deux rétroviseurs, puis de verrouiller ma voiture sans avoir à poser par terre, sur le trottoir d'une propreté douteuse, l'ensemble de mes paquets dont j'avais eu du mal à assurer l'équilibre.

 

      Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous raconte cette scène, qui serait plus à sa place dans un récit héroï-comique... J'y viens!

 

      Alors que j'étais sur le point d'y parvenir, j'entendis une voix derrière moi qui me fit me retourner de surprise... Je n'avais rien entendu jusqu'ici, croyant l'endroit désert et fort occupée à pester dans un style d'autant plus fleuri et vigoureux que je me croyais seule... Mais l'humiliation de ma situation céda immédiatement le pas à une immense surprise lorsque je découvris mon interlocuteur...

 

      Il s'agissait d'un squelette.

 

      L'esprit humain est quelque chose d'étonnant, car, en lieu et place d'une réaction de panique fort naturelle en de telles circonstances et d'un hurlement strident de terreur, je m'entendis répondre fort calmement : "Oui?" .  Je ne pus rajouter davantage de formules de politesse - en effet, comment s'adresse-t-on formellement à un squelette en temps normal? Oui, Monsieur? Oui, Madame? (Mes connaissances en anatomie sont relativement limitées, et je suis dans l'incapacité d'identifier au premier coup d'oeil s'il s'agit des vestiges d'un être humain féminin ou masculin, et plutôt que de commettre une bévue, ou de froisser mon interloculteur en l'appelant "sac d'os", je préférai en rester là).

 

      En même temps, ma mémoire se mit à fonctionner à vive allure, et je passai en revue la totalité des substances absorbées durant les dernières 24 heures... Rien de notable! Hormi bien sûr le doigt... Pardon, le petit fond de pineau absorbé en début de soirée pour me remettre de la perte de mon ficus...

 

      Alors? Je commençais à douter de ma santé mentale, lorsque je me souvins subitement que nous étions le soir d'Halloween, et que certains de mes concitoyens avaient pour intérêt discutable les déguisements de bon goût et les beuveries macabres à cette occasion.

 

      Plusieurs faits vinrent aussitôt confirmer mon observation : des gloussements avinés venant de l'autre bout de la rue, émanant d'une sorcière soutenue par deux morts-vivants, une musique assourdissante s'échappant de la fenêtre de l'un de mes voisins (je crois avoir reconnu la "Salsa du démon, tululu, tululu, tululu!", mais je ne peux l'affirmer), et la bouteille de whisky que le squelette tenait entre ses métacarpes et ses phalanges.

 

      Celui-ci m'adressa d'ailleurs à nouveau la parole, et je compris bientôt qu'il s'agissait d'un individu mâle manifestement à la recherche d'un bar pour se désaltérer (même si, de toute évidence, il n'en était pas besoin!). Je lui avouai poliment mon ignorance et, de plus en plus décidée à ne pas faire de vieux os (^_^!) à cet endroit, j'esquissai un mouvement de retraite vers mon appartement, cherchant à échapper à son haleine d'outre-tombe passablement alcoolisée.

 

       Nullement heurté par mon ignorance, le squelette titubant me rappela et me proposa, à brûle-pourpoint, de devenir l'élue de son coeur, la compagne destinée à partager son existence pour le restant de ses jours (fort réduit), son âme soeur, sa promise, sa douce, bref... sa "meuf", comme il le dit si poétiquement...

 

      Vous imaginez sans peine l'embarras où je me trouvais... Avais-je rencontré l'amour de ma vie (ou plutôt de ma mort, en l'occurrence) ? Mais je déclinai poliment son offre, le laissant ensuite au milieu de la rue, seul, avec uniquement ses yeux... ses os pour pleurer. Il n'insista heureusement pas et reprit sa quête éthylique à la recherche d'une autre muse...

 

      Je m'éloignai, drapée dans ma dignité et chargée comme un baudet...

 

      Moi, aimer un squelette? Je tiens trop à ma peau!

 

      Voilà mon aventure, n'est-elle pas à la hauteur de celles que vous avez écrites? Si ce n'est pas le cas, elle a au moins le mérite d'avoir une issue heureuse (sauf pour ce pauvre squelette, qui n'a vraiment pas eu de peau!).

 

      Mes chers Mrs Radcliff, Mr Lewis, Mr King et Monsieur Dumas, je vous salue bien bas avant de me retirer dans mes appartements, heureusement fort bien chauffés et éclairés, et vides de toute créature inquiétante!

 

       Avec un morbide respect,

 

                                        Philomène.

 

       PS : Ceci dit, je ne sors plus le soir d'Halloween, c'est décidé!

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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 09:50

A Miss Cassandra Austen

8, Camden Place

BATH , SOMERSET

 

 

A Londres, le 4 octobre 1804.

 

 

       Ma chère Cassandra,

 

      J'espère que cette lettre, chère soeur, vous trouve en meilleure santé. Serez-vous bientôt suffisamment remise pour pouvoir quitter Bath et me rejoindre à Londres à temps pour le début de la Saison?

 

      Vous vous étonnez, dans votre dernière lettre, de mon silence de ces derniers temps et vous interrogez, à juste titre, sur la raison poussant une correspondante aussi aguerrie que votre soeur à se tenir coite. Ne vous alarmez point : je n'ai pas été victime d'un fatal évanouissement, à l'instar de cette malheureuse Mrs Collins (je suppose qu'elle a dû, par mégarde, poser les yeux sur son mari...). La raison de mon silence n'est autre qu'une certaine fatigue causée par un récent évènement que je m'en vais vous narrer.

 

      Vous savez qu'a eu lieu, il y a de cela dix jours, le mariage de notre cousin Sir Frederick Hampton avec Miss Mary Bolton (les Bolton de Little Hampsey). J'y assistai bien sûr, et je dois vous avouer que j'y pris grand plaisir : tout d'abord parce que j'y étrennai ma nouvelle robe de mousseline bleue, parfaitement assortie à la capeline que m'avait prêtée mon amie Charlotte, ensuite parce que la compagnie réunie pour l'occasion était vraiment choisie. Les invités présents, tous bien nés, se révélèrent d'un commerce agréable.

 

      Vous serez heureuse d'apprendre que la nouvelle Lady Hampton est une fort agréable personne, à la fois instruite et pleine d'amabilité, qui se plia de bonne grâce à toute la pompe et la cérémonie qu'un tel jour imposait.

 

      J'y croisai un grand nombre de connaissances, voisins et cousins : Mr Emmanuel Levington était présent, il avait fait le voyage depuis son lointain Devonshire et ne manqua pas de s'enquérir de votre santé ; notre frère John et notre belle-soeur  étaient également de la fête, avec le jeune Basil, leur héritier ; les filles de Lady Russel arboraient de délicieuses toilettes - j'ai à peine reconnu Elinor, la benjamine (il est vrai que la dernière fois que nous l'avons vue elle était à l'âge difficile...).

 

       Le pasteur prêcha fort bien, mieux que Mr Elton au mariage de Miss Emma Woodhouse et de Mr Knightley, même si je déplore la tendance actuelle des hommes d'église à s'épancher de manière  trop volubile lors des cérémonies de mariage. Celui-ci évita les écueils de la diatribe enflammée contre l'évolution dramatique de notre pauvre monde (certains pasteurs nous donnent en effet l'impression d'être de pauvres pêcheurs sans espoir assistant au prélude de la fin des temps) et l'hymne larmoyant à l'amour conjugal, d'un sentimentalisme à mon sens excessif et fort peu réaliste. Son commentaire de l'Ecriture me parut propre à tirer de ses ouailles une profonde réflexion, accompagnée, il me semble, de quelques baillements incontrôlés. Je crus même distinguer dans l'assemblée un ronflement sonore, émanant probablement du vieux Mr Goddart (vous connaissez sa réputation!).

 

       Le reste de la journée se passa fort agréablement, mis à part les petits désagréments - inévitables en de telles circonstances - auxquels nous sommes, nous autres célibataires, quelque peu accoutumées. J'imagine que vous devinez ce dont je veux vous entretenir!

 

       Lady Catherine était en effet présente et se montra, je dois le dire, à la hauteur de sa réputation. Vous vous souvenez sans doute de cette visite mémorable chez les Misses Bennet, où nous avions évoqué entre nous sa vocation manquée de marieuse ainsi que LA fameuse question embarrassante et sans réponse qu'elle ne manquait pas de poser, à tous les mariages, à chaque demoiselle n'ayant pas encore convolé. Inutile de chercher à lui échapper, elle est à ce niveau aussi redoutable que Mrs Jennings! Lady Catherine ne dérogea donc pas à la tradition en m'entreprenant aussitôt la cérémonie achevée (les jeunes mariés n'étaient même pas encore en voiture). J'accueillis son rituel "Eh bien, Miss Austen, à quand votre tour?"  avec un sang-froid donc je me félicite et une bienveillante causticité dont vous auriez été fière! Vous aviez raison, ma chère Cassie, l'approche imminente de la trentaine nous rend beaucoup plus sages. Je lui répondis une banalité sur un ton aimable et respectueux puis, mon devoir accompli, je pus profiter de la journée sans arrière-pensée.

 

       Autre petite épreuve, plus avant dans la soirée je me vis interrompue dans ma conversation avec notre tante Gardiner par une clameur s'élevant non loin de là. La nouvelle Lady Hampton s'apprêtait, en vertu d'une nouvelle coutume importée d'Outre-Atlantique, à lancer son bouquet de mariée et toutes les jeunes filles célibataires présentes - amies, soeurs et cousines - étaient "conviées" à essayer de l'attraper (la tradition voulant que l'heureuse récipiendaire dudit bouquet soit la prochaine à convoler). Vous connaissez mon opinion sur de telles superstitions, et je cherchai bien entendu à me dérober habilement à celle-ci, profitant de la pénombre grandissante et de la présence salvatrice du volumineux chapeau de Mrs Morton. Malheureusement, l'esprit facétieux de notre frère Robert et de Mr Levington me contraignit à me joindre au troupeau disparate des pauvres esseulées. L'expérience fut heureusement fort brève et me donna matière à réflexion : quitte à forcer le destin (prenant pour nous la forme presque exclusive d'un mariage), pourquoi ne pas pousser les choses encore plus loin et imaginer une autre étape à cette tradition, mettant en scène le marié lançant ensuite l'heureuse lauréate de ce jeu à tous les gentlemen célibataires de l'assemblée ? Voilà ce que j'appelerais une rencontre "lourde" de sens... Mais vous connaissez mon esprit facétieux! J'imaginai pourtant assez mal la jeune Miss Bolton, soeur de la mariée et candidate heureuse du lancer de bouquet, jetée sans ménagement dans les airs par son nouveau beau-frère.

 

       Je me consolai ensuite en me disant que de telles traditions n'avaient heureusement pas d'avenir et n'auraient sans doute plus cours au XXIe siècle.

 

       Je n'ai pas à déplorer d'autres faits marquants lors de cette journée, hormis peut-être celui-ci, qui me figea littéralement sur place : le talon de ma chaussure se retrouva coincé entre deux pavés et il me fallut m'armer de patience pour l'en déloger, ainsi que d'une bonne dose d'humilité puisque je fus durant cette période l'objet des regards de nombreux invités. Heureusement, Lady Catherine et le bouquet de la mariée m'avaient endurcie, et me permirent de trouver matière à ramener cet incident mineur à de justes proportions.

 

       Le lendemain matin trouva toute la famille Austen légèrement maussade - nous avions bien profité du bal - et nous prîmes le chemin du retour. Notre frère Robert se tira fort bien de la conduite de la voiture (nous avions pris la quatre-chevaux) en lieu et place de notre père, retenu à Londres par sa santé. Les routes étaient très sèches et, ma foi, fort encombrées, ce qui nous arracha à tous quelques remarques acerbes à mettre au compte de la fatigue...

 

       Ma chère Cassandra, si j'en arrive à parler de l'état des routes, ou de la pluie et du beau temps, c'est qu'il est bien temps pour moi d'achever ma lettre. Je la confierai à Perkins, qui doit partir à Bath demain matin et qui pourra alors vous la remettre.

 

       Je souhaite avoir bientôt de vos nouvelles, très chère soeur, ou vous voir pleinement rétablie et prête à goûter aux délices de la Saison londonienne.

 

               Je vous embrasse bien affectueusement,

 

                                                     Jane.

 

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2 octobre 2011 7 02 /10 /octobre /2011 14:08

      Bien cher Jean,

 

      Avant que je ne devienne totalement rouillée de la plume, il devenait urgent que je me remette à écrire! Vous êtes donc mon destinataire choisi pour cette nouvelle lettre! Je vais vous expliquer pourquoi...

 

      Il m'est arrivé récemment plusieurs petites "mésaventures" (si je puis m'exprimer ainsi...) qui ont remis à jour un ou deux traits de mon caractère que j'aimerais bien, parfois, faire disparaître aux oubliettes. Vous devez connaître ce genre de désir! "Ah, si seulement j'étais moins paresseux/ coléreux/ dépensier! etc."

 

      Bref, comme il est bien connu que vos célèbres Fables sont en quelque sorte la somme de toute sagesse, j' y ai cherché en guise de remède un personnage qui me ressemble... Je n'ai pas trouvé! Cruelle désillusion! Il manquait une pierre à votre édifice! J'étais désemparée...

 

      Mais, au détour d'une page, j'ai découvert cette fable méconnue, qui m'a tout de suite rappelé quelqu'un!

 

      Je vous l'envoie, des fois que vous l'auriez oubliée (avec l'âge, n'est-ce pas, on peut se permettre de petites absences!) : elle s'intitule "Le Loriot craintif".

 

Le Loriot craintif

 

(fable de Jean de la F. tellement méconnue que même lui ne se souvient pas de l'avoir écrite - mais, je vous assure que c'est bien lui qui en est l'auteur, si, si!)

 

"Il arrive que, parfois, ridicule soit la peur,

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

 

Un tout petit Loriot

Aimable et goguenard

Vivait dans un studio

Au somptueux bazar

(Nous n'évoquerons pas sa tendance au désordre:

Ce serait avec lui un sujet de discorde).

 

Ce petit passereau était, ma foi, trouillard,

Car la moindre inquiétude le mettait en pétard...

 

Un jour qu'il marchait

Dans une rue déserte

Des pas qui résonnaient

Rendirent sa figure verte!

"Un sadique me poursuit",

Dit le pauvre animal,

"C'est la fin de ma vie,

Je vois ma pierre tombale!"

 

Ce n'était pourtant pas la fin...

Cela, il le comprit bien

Lorsqu'il s'aperçut

Que le bruit entendu

Venait de ses propres souliers

Qui claquaient sur le pavé...

 

Il apprit un jour, c'est fatal,

Tous les symptômes connus d'une hernie discale :

Et, bien évidemment, tous il les attrapa!

Et, couché sur son lit, seul, il se lamenta :

"Peu à peu, je le sais, mon corps dépérit!

J'ai des fourmillements,

Mes muscles s'atrophient!

Dans mes jambes déjà je sens des picotements :

Je dois donc faire l'achat d'un fauteuil roulant!

Je ne peux plus marcher, mon Dieu que c'est ballot!"

 

Point de paralysie, pourtant, pour le Loriot!

 

Mais plutôt du ménage...

Car les fourmillements

Qui le mettaient en nage

Venaient d'un restant

De miettes de pain de son dernier goûter

Sur son dessus de lit, qu'il n'avait pas secoué...

 

De cette histoire, somme toute banale,

Je vous livre à présent la morale :

Rien ne sert de frémir,

Il faut ranger à point!"

 

      Je suis bien sûre, cher Jean, que ce Loriot craintif a rejoint au panthéon de vos personnages le Héron-au-long-bec-emmanché-d'un-long-cou, certain-renard-gascon-d'autres-disent-normand, l'agneau-qui-se-désaltérait-dans-le-courant-d'une-onde-pure et la-cigale-ayant-chanté-tout-l'été-se-trouva-fort-dépourvue-quand-la-bise-fut-venue! Modestement, bien évidemment!

 

      Sur ces considérations, cher Monsieur de La Fontaine, je crois que mon programme est tout trouvé maintenant, et j'entends mon plumeau, mon aspirateur, mon éponge et mon produit vaisselle qui piaffent d'impatience. Je dois donc prendre congé de vous.

 

      Humblement,

 

                                      Philomène.

 

 

 

 

 

 

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27 août 2011 6 27 /08 /août /2011 16:25

      Guten Tag, Sigmund!

 

      J'ose espérer que vous allez bien et que votre "surmoi", votre "ça" et votre "moi" sont actuellement en parfaite harmonie. Moi, je ne vais pas trop mal, merci. Il y a juste un petit quelque chose qui me chiffonne, c'est pour cela que je vous écris (oui, j'avoue qu'en temps normal je ne pense pas à vous tous les jours, pardon).

 

      Je vais vous expliquer...

 

      Je suis en vacances depuis quelques temps déjà, et franchement je trouve beaucoup de charme à cette situation... Mes journées s'écoulent, paisibles et bien occupées par des activités passionnantes et variées : marche en montagne, promenade les pieds dans l'eau sur la côte Atlantique, découverte en compagnie de Monsieur de Balzac des sympathiques coutumes de nos régions, exploits culinaires, correspondance capricieuse avec Monsieur Rabelais en raison d'une grêve surprise des pigeons voyageurs et, dernièrement, panne titanesque de voiture sur l'autoroute, avec 3D, bruitages et effets spéciaux haute définition, voyage en dépanneuse et compte en banque au plus mal.  La routine, quoi!

 

      Mais nous en arrivons au vif du sujet, celui qui vous concerne et qui vous distraira peut-être de vos recherches psychanalytiques en cours, mon inconscient me joue en ce moment des tours et j'espère que vous pourrez m'aider à y voir plus clair dans cette affaire...

 

      Tout a commencé la semaine dernière, par un beau jour, ou plutôt devrais-je dire une belle nuit, une looooongue nuit où j'ai cherché fébrilement, vainement et désespément ma salle de classe à travers un collège infernal où les couloirs et les escaliers étaient mouvants, où les clés ne correspondaient pas aux portes et où le cours suivant avait toujours lieu dans un recoin improbable de l'établissement, à l'opposé de celui où je me trouvais. Le tout sous le regard goguenard de collègues fort peu compréhensifs.

 

      A mon réveil, la réalité riante a bien vite dissipé ce rêve qui ne m'a pas inquiétée outre mesure.

 

      Seulement voilà, deux nuits plus tard, j'ai récidivé en me retrouvant subitement assise à une table, dans une salle de classe gigantesque, en compagnie desdits collègues et face à mon chef d'établissement, manifestement enchanté de nous faire subir à tous ... une dictée! Quelle horreur, je ne comprenais qu'un mot sur deux, il allait beaucoup trop vite, et les mots que j'écrivais n'avaient absolument aucun sens. Pire, ils réapparaissaient au fur et à mesure que je les effaçais... Je me suis encore une fois réveillée, et il me semble même avoir crié : "Mais rendez-moi mon Tip-ex!". Ceci dit, je ne peux vous le garantir...

 

      Je suis sûre, Sigmund, que je commence à éveiller votre attention. Mais l'histoire n'est pas finie...

 

      La nuit dernière, je me suis retrouvée à essayer de faire l'appel dans une classe d'élèves de troisième, qui étaient entrés dans la salle et s'étaient assis OU ILS VOULAIENT, et SANS ATTENDRE MA PERMISSION! Les félons, j'en ai collés pour moins que ça!  Vous imaginez l'état avancé de colère dans lequel j'étais lorsque je me suis réveillée, en bramant (ne me demandez pas pourquoi) :  "Mais va te coucher Medhi!".

 

       Je pense qu'actuellement vous êtes en train de me réserver une cellule capitonnée dans un asile accueillant.

 

       Inutile donc que j'entre dans les détails de ce cauchemar étrange et familier que je m'attends à faire d'une nuit à l'autre, et dans lequel je suis obligée de faire cours... en chaussettes!

 

       En bref, Sigmund, j'aimerais avoir votre avis sur ces rêves un rien perturbants et qui m'ont l'air d'avoir un dénominateur commun. J'ignore lequel, à vous de voir. Je ne sais pas si cela peut vous aider dans votre analyse, mais la rentrée a lieu dans moins d'une semaine.

 

       Voilà. Enfin, j'ajoute que si, réellement et comme je l'ai appris durant mes lointains cours de Philo, "les rêves sont la satisfaction imaginaire de désirs inconscients, dans le but de préserver le sommeil", je commence à avoir un peu peur pour ma santé mentale...

 

       Je vous salue néanmoins inconsciemment et psychanalytiquement, Herr Freud,

 

                           Aufwiedersehen!

 

                                                 Philomène.

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 09:00

      Cher François,

 

      Je vous remercie infiniment pour votre réponse si rapide à ma demande d'hier. Le pigeon voyageur que vous m'avez envoyé a fort bien rempli son office et il s'entend à merveille avec les deux locataires de ma fenêtre : ils roucoulent de concert la joie que leur procurent les échanges culturels et temporels (le vôtre vient tout de même du XVIe siècle! ).

 

      Je les laisse se reposer un peu tous les trois avant de leur confier la charge de porter mes missives à Messieurs Fripesaulce, Hoschepot et Pilleverjus, cuisiniers officiels de Grandgousier.

 

      Je vous prie de m'excuser d'avoir été si énigmatique hier quant à la raison me poussant à contacter ces illustres maîtres queux au plus vite.

 

      Le moment est venu de m'en expliquer auprès de vous, ce que je fais volontiers...

 

      Il était en effet de la plus haute importance pour moi de leur exprimer toute mon admiration : j'ai eu, durant les dix derniers jours, constamment en tête les nombreux festins dont vous avez fait le récit dans vos livres, durant lesquels la quantité et la variété des mets préparés et servis par eux forçait le respect.

 

      Je les ai imaginés sans peine, suant sang et eau au dessus des chaudrons où bouillonnaient des sauces, au milieu d'une multitude d'accolytes apprêtant force poulardes, chapons, gibiers, venaisons, chevreaux, perdreaux et alouettes, ainsi que pléthore de légumes, pour satisfaire l'appétit insatiable des géants.

 

      Je viens en effet d'avoir l'occasion de toucher du doigt la réalité de leur labeur, moi qui ai participé à l'intendance et à la préparation des repas d'un groupe de trente personnes...

 

      Ce fut une expérience intéressante et haute en couleurs, pleine d'anecdotes que je me ferai un plaisir de vous narrer si vous en émettez le désir par retour de courrier (pardon, de pigeon).

 

      Sur ces bonnes paroles, Monsieur Rabelais, il est pour moi l'heure de prendre humblement congé de vous.

 

                A très bientôt,

 

                                          Philomène.

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12 août 2011 5 12 /08 /août /2011 10:02

      Bien cher François,

 

     je me permets de troubler vos vacances par une demande particulière, que vous pourrez satisfaire je l'espère... Pardonnez mon audace, mais je souhaiterais avoir les coordonnées des cuisiniers de Grandgousier, Gargantua et Pantagruel.

 

     J'aimerais en effet leur adresser un e-mail, un coup de téléphone, voire une simple missive ou à défaut un pigeon voyageur.

 

     Je vous en remercie par avance, Monsieur Rabelais!

 

         Cordialement,

                                     Philomène.

 

     PS : A très bientôt...

 

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23 juillet 2011 6 23 /07 /juillet /2011 13:59

       Cher Honoré,

 

      Voici quelques mois déjà, au terme d'un texto quelque peu irrespectueux j'en conviens (mais dont je vous prie de m'excuser - j'étais jeune!), je m'étais promis de vous écrire un jour une véritable lettre, dès que j'en saisirais l'occasion. Le moment en est venu je crois, alors qu'au cours de mes chères vacances je sillonne une France plus ou moins profonde...

 

      Je vous explique : quoique je me défende avec force de tout parisianisme, je ne peux toutefois m'empêcher d'adopter un regard amusé sur notre belle province, et de me rappeler les peintures virulentes des microcosmes sociaux qui émaillent la Comédie Humaine... Ah! Votre description au vitriol de la bonne société d'Angoulême dans Illusions Perdues, quel régal!

 

      J'aurais donc beaucoup aimé que vous fussiez avec moi ces derniers jours, passager de ma petite philomobile, à vous repaître du spectacle de petits coins délicieux et reculés de nos régions, offrant pour les mois d'été de multiples attractions visant à distraire vacanciers et locaux, dont voici quelques exemples... (Afin de n'être pas soumise à l'opprobre des villages visés, j'en ai évidemment modifié les noms, pour ne pas non plus me voir interdite de séjour dans des lieux que je chéris malgré tout!).

 

      Quelle ne fut pas ma liesse, parcourant la campagne, d'apercevoir des affiches me conviant à de multiples fêtes : foires à l'oignon, au maquereau, au hareng, au jambon, au thon, à la pomme de terre, à la fraise, à la sardine, j'en passe et des meilleures ; le tout bien sûr accompagné d'attractions à nulles autres pareilles : course de harengs sur la plage (c'est véridique, je l'ai vue! Que la SPP - Société Protectrice des Poissons - se rassure, il s'agissait en réalité d'êtres humains déguisés en harengs pour l'occasion, un moment mémorable dont mes muscles zygomatiques ne se sont pas encore remis) ; concert de la confrérie des pommes de terre de Saint - Mathurin - les - Boulet, avec intronisation du Grand Maître Potager (que j'ai trouvé plutôt jeune malgré tout ^_^!!) ; et, je garde le meilleur pour la fin, l'élection Miss et Mister Morue dans un petit village breton dont je tairai le nom par pudeur.

 

      Honnêtement, vous vous seriez régalé.

 

      Et le 14 juillet! Loin les Champs-Elysées, de la pompe et de la rigueur militaire, le feu d'artifice auquel j'ai assisté valait bien son pesant d'or : sur fond de chants de marins puis de tubes immémoriaux (remontant tout de même aux années 80!), le bouquet final m'a fait venir les larmes aux yeux - mais de rire... En tout objectivité, j'ai vraiment cru que le stagiaire (embauché pour faire plaisir au frère du cousin du Maître Artificier, dont c'est le neveu dégingandé par une croissance trop rapide et qui ne sait pas encore que faire de ses bras et ses jambes trop longs), avait par mégarde donné un coup de pied dans la caisse de fusées, déclenchant cette explosion à la fois spectaculaire, foisonnante et hilarante. Un grand moment...

 

      Votre Rastignac se serait déchaîné, cher Honoré!

 

      En parlant de lui, je n'ai pas pu m'empêcher de l'imaginer, se promenant d'un air supérieur et critique au milieu de la foule mélangée et trempée (oui, dans une prochaine lettre il faudrait aussi que je parle du temps...) se pressant aux évènements, et préparant une diatribe à présenter à son cercle, de retour à la capitale. Ceci dit, au milieu de ces fêtes villageoises, ce serait peut-être lui qui aurait eu l'air perdu et ridicule...Ce qui ne serait que justice après tout!

 

      Sur un petit monticule surplombant une délicieuse bourgade, j'ai eu une pensée amusée pour lui en lançant, en guise d'hommage ironique, un "A nous deux, Chantereine - sur - Drouette", qui a intrigué deux moineaux et trois touristes néerlandais cherchant à repérer la direction de la mer grâce à la table d'orientation et à leur carte de la région.

 

      Sur ces considérations littéraires et farfelues (dont je vous prie de m'excuser encore), il ne me reste qu'à prendre humblement congé de vous, cher Honoré, et à repartir en quête d'autres festivités inédites...

 

      Bonnes vacances, Monsieur de Balzac!

 

                                                    Philomène.

 

 

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 20:06

      Honorables Sensei,

 

      je m'incline devant votre savoir, votre art et votre maîtrise, aussi bas que me le permettent mes lombaires douloureux, et j'ose, avec une impudence fort peu nippone (ni mauvaise! Oui, ce jeu de mot est rebattu et lamentable, mais il FALLAIT que je le fasse!), m'adresser à vous, Ô Grands Maîtres qui regardez du haut de votre magnifique grandeur le petit vermisseau littéraire qu'est Philomène, qui rampe tel un misérable lombric rabougri à vos pieds parfumés et déjà aussi célestes que le Mont Fujiyama.

 

      Cette entrée en matière est-elle suffisamment respectueuse et protocolaire? Le terme "sensei" est-il adéquat dans une telle situation? Vous comprenez, c'est la première fois que je m'adresse à des auteurs japonais et j'ai terriblement peur de commettre un impair qui réduirait à néant mes chances de m'approcher un jour de l'Olympe où vous résidez désormais, et sur lequel vous devez couler des jours paisibles à manger des sushis, boire du saké, regarder des combats de sumo ou (je n'en suis plus à un cliché près) discourir avec de ravissantes geishas.

 

      Pour m'instruire sur vos us et coutumes et rendre la communication plus facile entre nous, j'ai consulté de nombreux ouvrages de référence, plus ou moins concluants, à commencer par un manga supprimé fort légitimement à l'un de mes élèves qui avait l'impudence de s'en délecter durant mon heure de cours. J'ai châtié l'insolent et me suis plongée, à la récréation suivante, dans la lecture de l'ouvrage, avec un certain intérêt je l'avoue, davantage dû au choc culturel que cela produisait sur moi qu'à l'histoire qui m'a globalement parue assez énigmatique (Pour faire simple, deux êtres, à la fois grimaçants et d'une minceur de sylphides, se jettaient grâce à des yeux démesurés des regards assassins, avant de se lancer des boules de feu (qui sortaient de leurs mains, je précise), tandis que des dialogues d'une intense profondeur venaient enrichir le tout : "Crève!", "Aaaaaaaaaah!", "Noooooooon!", "Hin hin hin!").

 

      Ce n'est donc pas le manga de mon élève qui me pousse à vous écrire, chers maîtres, mais une autre forme de littérature que je porte aux nues et qui m'a rendu de fiers services la semaine dernière.

 

      Je parle bien sûr des haïku, ces petits poèmes de trois vers célébrant l'aspect éphémère des choses qui nous entourent, le parfum du riz qui cuit, le bruit de la grenouille sautant dans la rivière, le souffle du vent faisant danser la fleur de lotus, etc. Bref, des petites merveilles de poésie et de concision qui illuminent le quotidien et le transcendent...

 

      En exclusivité, chers Maîtres, en voici que un j'aime beaucoup! Chauvinisme oblige, leur auteur n'est pas Japonais...

 

" Dialogue

de l'Eventail avec

le Paravent"

 

      Ou encore :

 

"Entre le jour et la nuit

Ce n'est pas encore aujourd'hui

C'est hier"

 

      (Merci Monsieur Claudel, je suis une admiratrice fervente!)

 

      Aussi, durant toute la semaine dernière, me suis-je exercée à cette forme de poésie, et je dois dire qu'une telle activité m'a tantôt rendue rêveuse et contemplative, tantôt plongée dans une hilarité sans bornes... (On ne se refait pas!)

 

      Pour vous faire juges, chers Maîtres, voici le résultat de mes humbles efforts... (N'oubliez pas cependant que je n'ai, pour ma part, pas la possibilité dans ma vie quotidienne de contempler durant des heures les ondulations d'une branche de bambou dans la brise, d'écouter sauter les grenouilles dans l'étang d'à côté, et de réfléchir sur le bien-être qui se dégage d'une tasse de thé en train de refroidir dans l'air du soir à la lumière d'une lanterne ornée d'estampes au fond de la maison de papier d'un moine bouddhiste. Mes haïku sont donc inspirés de faits très prosaïques et j'ajoute qu'ils sont très bancals et imparfaits... )

 

      Ma semaine s'est donc ouverte par un rendez-vous fort apprécié avec la cuisine japonaise, qui m'a inspiré les vers suivants :

 

"Petit sushi

Délice nippon qui me nourrit

Qui l'eût cru?"

 

      Mardi dernier, trempée jusqu'aux os par une pluie torrentielle, j'ai goûté un réconfort imprévu qui m'a poussée à écrire:

 

" Averse de juin

Dans ma voiture un café réchauffe

mon âme humide"

 

      Mercredi, jour béni! Le charme d'une bienfaisante grasse-matinée m'a rendue lyrique:

 

"Un oeil entrouvert

Derrière l'oreiller neuf heures sonnent

Béatitude"

 

      Le lendemain, re-pluie! Qu'à cela ne tienne, le charme d'un haïku permet de tout endurer avec bonne humeur!

 

"Bruine sur le parc

Les oiseaux font entendre leur mélodie

Mouillée."

 

      Vendredi, j'ai tenté d'imiter les plus grands maîtres du Zen en essayant de trouver de la poésie dans le fait d'arriver avec trente secondes de retard à la gare...

 

"Claquement de portes

Vingt minutes à contempler

Un quai désert"

 

     Samedi matin, j'ai regretté amèrement d'avoir regardé toute seule "Les Oiseaux" d'Hitchcock la veille au soir...

 

"Un corbeau

Sur le haut d'un mur, l'oeil perçant

Veut son dessert"

 

      Et dimanche, jour de repos et de festin oblige, je me suis offert un petit plaisir savoureux :

 

"Gourmandise

Par magie mon esprit devient

Chocolat"

 

      Bref : j'aime les haïku!

 

      Il ne me reste qu'à vous exprimer une nouvelle fois toute mon admiration, mon respect et tout ce qui s'ensuit, chers Maîtres, et à me plier en deux en une révérence protocolaire!

 

      Aligato, sayonara!

 

                                           Philomène.

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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 18:00

      Cher Paul,

 

      Tout le monde l'attendait, et la voilà... Madame la Pluie fait son grand retour, elle est venue nous rafraîchir, nous autres mortels, desséchés par une canicule précoce.

 

      Les précieuses gouttes tombées du ciel m'ont bien sûr fait penser à votre poème...

 

      "Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville..."

 

      ... et cela m'a confortée dans l'idée qu'il est toujours possible de trouver dans la littérature, sous n'importe laquelle de ses formes, un écho au moindre petit aspect de notre vie quotidienne.

 

       Bon, avec quelques nuances bien sûr, comme celle, de taille, que j'apporterais à votre poème précédemment cité... Il pleut sur la ville, certes, mais il était loin de pleurer dans mon coeur ce matin lorsque je fus tirée du sommeil à l'aurore par un grondement assourdissant...

 

       D'où cela pouvait-il venir? De la machine à laver, en fin de vie, de ma voisine du dessus? De l'entraînement intensif de la patrouille de France à la parade du 14 juillet?

 

       Eh non! Sécheresse oblige, je me suis rendue compte uniquement ce matin que l'auvent de l'abri à vélo juste en bas de chez moi était en tôles, d'où le fracas occasionné par l'averse s'abattant généreusement dessus... réduisant à un murmure bénin les roucoulements sonores des deux pigeons habitant au dessus de ma fenêtre!

 

       " Ô bruit doux de la pluie, par terre et sur les toits"?

 

      Quel bel euphémisme! J'en ai pouffé de rire contre mon oreiller avant de me tourner de l'autre côté et de me rendormir aussitôt.

 

      Ceci dit, cher Paul, je vous parlais donc de profonds échos entre le réel et la littérature... (Admirez au passage mon esprit d'analyse presque universitaire! Ce midi, j'ai écouté France Culture!)

 

      Seriez-vous choqué en apprenant qu'en matière de pluie, excepté votre poème, les seules références culturelles qui me sont venues aujourd'hui ont été beaucoup moins illustres?

 

      Ainsi, à 8h10 ce matin, au volant de ma voiture, voyant ruisseler les gouttes le long de mon pare-brise, j'ai mentalement revisité Bambi...

 

      "Clap clip Clap! Petite pluie d'avril

       Tombe du ciel en jolis diamants!

       Clap clip clap! Petite pluie d'avril,

       Ta mélodie est un enchantement ..." (sauf que maintenant on est en juin!)

 

       Puis, à 12h35, avisant une immense flaque au milieu d'un parking, j'ai dû résister de toutes mes forces à la tentation de sauter à pieds joints dedans, me rappelant in extremis la présence de mes collègues et le manque d'imperméabilité de mes ballerines. C'est donc en marmonnant...

 

       "Mimi Cracra, l'eau elle aime ça

        Tant pis si ça mouille je fais des patouilles..."

 

       ...que j'ai regagné ma voiture!

 

      Vous êtes édifié, n'est-ce pas, cher Paul? Je vous entends d'ici vous exclamer "Non mais quelle gamine!". Je vous y autorise, je me le suis dit aussi. En ce moment même, pour parachever le tout, je suis d'ailleurs en train de songer à prendre mon parapluie et à aller dans le parc pour patauger dans la gadoue, la gadoue, la gadoue, la gadoue... Bon, bon, j'arrête...

 

      Comme vous pouvez le constater, cher Monsieur Verlaine, la pluie ne me rend pas du tout mélancolique... n'en déplaise à votre talent poétique!

 

      Il ne me reste qu'à vous assurer de mon profond respect malgré tout, et à vous envoyer mes salutations les plus trempées!

 

                                               Philomène.

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