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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 15:31

Cher Pierre,

Cher Louis-Ferdinand, 


Comment allez-vous? Fort paisiblement j'imagine, même si vous devez vous demander ce qui vous vaut l'honneur (ou pas) de vous retrouver l'un et l'autre en tête d'une de mes lettres, alors que vous n'avez pas grand chose en commun et (surtout) que vous avez vécu à deux époques totalement différentes... Il est vrai, je vous le concède, qu'entre vos dilemmes en alexandrins, cher Pierre, et votre style oral si travaillé, cher Louis-Ferdinand, le fossé semble bien large !


Pas si large en fait, comme en témoigne cette petite aventure que je m'en vais vous raconter...


Cela s'est passé lors d'une séance de mon atelier d'écriture, lorsque notre professeur (dont je salue bien bas la créativité !) nous a invités à explorer le style de différents auteurs. Après de délicieux moments passés en compagnie de Messieurs Rabelais, Stendhal et Hugo (j'en frissonne encore), il nous a été proposé de nous pencher sur vous, Louis-Ferdinand. Et là... ce fut le drame !


Que faire? Moi, Philomène, adepte comme vous l'aurez constaté des phrases alambiquées, des mots rares, des tournures plus que soutenues - parfois même trop -  je me voyais conviée à écrire un monologue à votre manière, en utilisant du langage familier pour relater à la première personne une situation de la vie quotidienne, en y insérant si possible une intention dramatique... De plus est venu se greffer à mon désarroi un souvenir datant de mes années d'université : le spectre du sinistre Monsieur D. dispensant son cours de littérature française du XXe siècle dans l'amphi n°6, déambulant de long en large sur l'estrade les yeux mi-clos pour ne pas voir la vile populace venue recevoir son enseignement comme des fidèles en attente du pain béni, proclamant d'une voix sépulcrale votre génie et l'incapacité du commun des mortels à en appréhender la grandeur... (je crois que j'ai déjà parlé de lui... il m'a vraiment traumatisée !).


Bref, j'étais tétanisée et bien incapable d'écrire une ligne. Et, comme toujours dans ces cas-là, j'observais mes camarades, inspirés comme pas deux, en train de gratter fébrilement leur feuille en arborant un air de jubilation intense ou de concentration sans faille... La panique me gagnait peu à peu, et je me suis mise à compatir intérieurement en pensant à mes pauvres élèves que je soumettais régulièrement à ce genre de torture !


C'est en songeant à eux que j'ai été sauvée. Que n'y avais-je songé plus tôt ? J'avais à ma disposition une mine inépuisable d'expressions orales hautes en couleur et d'une créativité sans bornes, une quantité non négligeable de scénarii dramatiques à souhait, de scènes vécues et bien ancrées dans ma mémoire...


Je me suis donc lancée ! (Cher Pierre, vous vous demandez toujours ce que vous faites là? Lisez ce qui suit et vous comprendrez... Je décline toute responsabilité en cas d'infarctus éventuel... Et puis de toute façon vous êtes déjà mort, alors...)


"Ca a débuté comme ça. Moi, j’ai rien fait. C’était pas moi. J’vous jure, sur le Coran de la Mecque ! J’étais en français. J’ai G. en français. La prof, elle nous parlait d’un bouquin, trop un truc d’intello quoi, genre une pièce de théâtre, d’un mec qui s’appelle Corneille. Au début, le nom du mec, ça a fait marrer Helwouan :

 

« Wouaï, sa race ! Z’êtes trop swag M’dame, vous connaissez l’chanteur ! »


La prof, ça lui a pas plu, elle a dit à Helwouan de fermer sa gueule (mais pas comme ça, hein, avec des mots d’intello), elle a même rajouté qu’elle vivait pas dans un bocal de formol, et ça j’ai pas compris (des fois elle fait des blagues d’intello, ça fait marrer qu’elle, faudrait lui dire un jour).


Bon, c’que j’ai compris c’est qu’ce Corneille-là y vivait y’a longtemps, et qu’dans sa pièce y parlait d’un type qu’était grave dans la merde : il avait marave le daron à Chimène (Chimène c’est sa meuf) et du coup y pouvait plus conclure, quoi. Trop la loose !


J’ai r’gardé Salma. J’l’aime bien elle. Pour une meuf elle est pas prise de tête et j’aime grave son style, trop un truc de ratal. J’voyais bien qu’l’histoire du mec, là, Rodrigue ou quoi, qui pouvait pas avoir Chimène, ben ça la choquait un peu. Là, elle a trop senti que j’la matais. Elle s’est r’tournée. Elle a fait un p’tit sourire, genre « J’te kiffe toi ! ». Trooop dare ! Et puis après j’ai vu Kévin qui m’gazait. Faut dire que c’est son ex. Il s’est marré.


« Kévin, tais-toi ! Arrête de rire s’il te plaît ! »


La prof était vénère. Kévin s’est pas arrêté.


« Wouaï, M’dame ! On dirait j’ai fait kek chose ! C’est Mehdi qui m’fait rire ! », qu’il a dit à la prof.


Sa mèèèère ! L’bâtard ! L’autre y m’balance ! Y m’prend trop pour un bolosse. « J’avais t’m’marave, que j’lui dis.


- Starfulla ! »


Là, la prof s’est mise à gueuler, comme quoi on avait du respect pour rien, qu’on était intéressés par rien, des conneries relou comme ça. Moi ça m’a saoûlé grave. J’y ai dit :


« C’est bon ! 


- Non c’est pas bon ! »,  qu’elle m’a répondu. « Donnez-moi vos carnets », qu’elle nous fait, à Kévin et à moi. Kévin, ce faux-cul, balance : « Mais bien sûr M’dame » et il lui donne son carnet. Moi, j’avais rien fait. J’y dis : « Y’a pas moyen ! » à la prof. « Sinon j’te fais un rapport d’incident », qu’elle répond la prof.


Bon là, j’avoue, j’ai tchipé. La prof, elle aime pas ça, elle s’est remise encore à gueuler.

 

Moi, j’m’en fous d’son putain de rapport, de son Cid de merde et d’ce bolosse de Kévin. Salma, j’suis sûr qu’elle me kiffe trop. Pis y’a un truc, aut’chose quoi. C’est sûr, j’le dirai pas à mes potes, mais… j’y ai écrit un poème à Salma… En fait, elle dit quoi Chimène déjà ? Ah oui, j’crois que j’la hais point, quoi…"


Voilà ! Je me suis grave éclatée... pardon, j'ai pris un plaisir sans borne (et un peu coupable, on ne se refait pas !) à écrire ce texte qui fut pour moi libérateur. J'adresse un immense merci à mes collégiens bien-aimés pour leur innovation linguistique sans cesse renouvelée (et au cas où vous en douteriez, mon cher Pierre, toutes ces expressions sont bel et bien réelles...).


Je vous salue bien bas, messieurs Corneille et Céline, et j'espère avoir l'occasion de vous lire très prochainement !


Humblement,


Philomène.

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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 18:00

          Cher Jacques,

 

       Cette demande va sans doute vous sembler incongrue (vus votre âge respectable, vos goûts artistiques et, surtout, votre date de décès), mais avez-vous déjà vu le film "Le temps d'un automne"?

 

       Je l'ai revu récemment, et je me suis dit qu'il fallait à tout prix que je vous en parle. Pourquoi? Vous allez comprendre...

 

       Ce film (particulièrement romantique, émouvant, je dirais même dégoulinant) relate l'histoire d'amour pathétique de deux adolescents : lui très rebelle (au début de l'histoire, il boit même de la bière! Le dépravé...) et elle douce, sage, fille du pasteur, parfaite, mais atteinte d'une grave maladie - ce qu'elle se refuse à avouer au héros durant la première moitié du film. (J'ai l'air critique comme ça, mais en fait la première fois que je l'ai vu j'ai pleuré comme un bébé).

 

       Ce qui m'a marqué dans cette histoire est le fait suivant : la jeune fille, parce qu'elle sait qu'il lui reste peu de temps à vivre, a décidé de rentabiliser celui-ci et de dresser une liste de tout ce qu'elle souhaite faire avant de mourir, liste que son entourage va s'employer à satisfaire : "assister à un miracle", "regarder passer une comète", "être à deux endroits à la fois", etc. (Je ne vous dirai pas tout, il faut le voir!)

 

       Bref! En voyant cela, j'ai immédiatement pensé à vous, et à votre fameux Inventaire ... Cette habitude de faire des listes est en effet bien humaine, et sans être toujours aussi émouvantes que celle de la malheureuse Jamie du film, celles-ci peuvent être parfois bien éclectiques...

 

      Ainsi, il n'y a qu'à regarder la liste aimantée sur le réfrigérateur de Philomène :

 

Lessive,

endives,

herbes de provence,

cadeau de naissance,

beurre demi-sel,

sacs poubelle,

paires de chaussettes,

six courgettes,

bouquet de fleur...

 

      (... Oui, moi aussi je rajouterais bien "raton laveur" après cela... Voilà qui rajouterait un peu de poésie au quotidien! Même si je ne sais pas trop comment envisager d'élever cette charmante petite bête dans mon appartement...)

 

      Alors, solennellement, parce que c'est à vous que j'écris, cher Jacques, que vous êtes un spécialiste des inventaires, que je suis à un tournant décisif de ma vie (demain, je commence officiellement ma deuxième trentaine), j'ai décidé d'imiter cette pauvre héroïne en faisant ma propre liste.

 

      La voici...

 

Les choses que j'aimerais bien faire un jour

par Philomène

 

1) Monter un escalator en sens inverse.  

( Un vieux rêve...) 

 

2) Commander un repas au restaurant en chantant.

(Nécessite quelques vocalises auparavant... et d'avoir bu un peu pour se désinhiber!)

 

3) Terminer enfin "Le Monde selon Garp" de John Irving pour savoir comment cela finit et comprendre pourquoi des tas de gens trouvent ce livre génial.

(Grand mystère... non résolu dans les 300 premières pages du livre!)

 

4) Caresser un raton laveur.

(Pour vous rendre hommage!)

 

5) Apprendre la chorégraphie de "I'm singing in the rain" et aller la danser dans la rue lors d'une vraie averse.

(Sans attraper de rhinopharyngite!)

 

6) Assister à une éruption volcanique.

(Sans mourir, de préférence!)

 

7) Porter la robe en velours vert de Sissi dans "Sissi Impératrice"

(Celle qu'elle porte quand il neige et qu'elle reçoit le Comte Andrassy, je ne sais pas si vous voyez).

 

8) Boire un ou deux verres de vin à table chez des amis sans devenir rouge écrevisse.

(Là, j'ai conscience de souhaiter un miracle, moi aussi...)

 

9) Aller dîner au Mac Donald en robe de soirée.

(Et manger mon Mac Chicken avec des couverts!)

 

10) Réciter du Chateaubriand, debout sur les remparts de Saint - Malo.

(Le mythe!)

 

      Voilà donc l'inventaire des humbles désirs de Philomène. J'espère pouvoir les réaliser avant mes soixante ans!

 

      Je vous adresse, mon cher Monsieur Prévert, toutes mes amitiés et vous salue bien bas. Vous transmettrez également mes salutations à tous vos ratons laveurs! Je vous laisse, j'ai une liste impressionnante de choses à faire...

 

                            Humblement,

 

                                                         Philomène.

 

 

 

 

 

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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 11:22

        Bien cher Jules,

 

       De retour de vacances, je m'empresse de vous écrire, afin de vous demander de vos nouvelles et de vous en donner des miennes. J'ai en effet bien pensé à vous ces derniers temps! Enfin... En réalité j'ai surtout pensé à votre célèbre et illustre Phileas Fogg, héros d'un fameux tour du monde en quatre-vingts jours.

 

       Faisant le bilan de mes formidables vacances presque achevées, j'ai en effet réalisé qu'en quelques semaines j'avais changé, heureuse personne que je suis, plusieurs fois de pays ; pris l'avion, le train, le bateau, la voiture, le vélo, le bus (j'ai malheureusement renoncé à la montgolfière et au dromadaire, les conditions météorologiques et les contrées visitées ne s'y prêtant pas) ; et beaucoup marché!

 

       Je me sens à présent nostalgique, la tête pleine de souvenirs, telle le pélican lassé d'un long voyage, et surtout remplie d'une admiration renouvelée pour votre invicible et flegmatique Phileas, capable dans son périple de surmonter épreuves et dangers sans conserver un seul grain de poussière accroché au revers de sa redingote, sans perdre un instant son calme légendaire (même en rossant d'importance un fâcheux), et souriant avec une bienveillante affection à son fidèle valet Passe-Partout.

 

 

       C'est très fort de sa part, et si je ne connaissais pas votre souci de la rigueur scientifique je pousserais ma foi l'insolence jusqu'à émettre une minuscule réserve en déclarant qu'une telle perfection dans les actes, une telle égalité d'humeur paraissent trop belles pour être d'un simple mortel... (Mais je cesse là mon esquisse de crtitique car je vous vois d'ici froncer les sourcils et je ne voudrais pas réduire à néant notre amitié naissante... )

 

       J'en reviens donc à mon éloge!

 

       Décidé, sûr de lui, Phileas franchit tous les obstacles et demeure, de ce fait, le modèle de tous les voyageurs.

 

       Passagers impatients dans les files d'attentes des bureaux d'enregistrement des aéroports, voyageurs bloqués dans des trains en retard et sans climatisation, touristes victimes du mal de mer sur la petite vedette à moteur vous conduisant sur l'île idyllique de vos vacances, vacanciers coincés dans les embouteillages des grands départs, considérez bien Phileas Fogg!

 

       Et prenez-en de la graine...

 

       Je me suis moi-même, cet été, au cours de mes déplacements multiples et variés, livrée à un petit exercice comparatif fort intéressant, imaginant quelle aurait pu être l'attitude du sublime Phileas dans les situations où je me trouvais. Bien sûr, vous vous imaginez bien, mon cher Jules, que cette comparaison n'a pas été à mon avantage, mais elle aura eu au moins le mérite de me faire rire...

 

       Je ne résiste donc pas au plaisir de vous faire part de quelques unes de mes réflexions, en espérant qu'elles auront l'heur de vous arracher un petit sourire ( si ce n'est pas le cas, foncez tout droit au dernier paragraphe de ma lettre où je vous adresse un hommage vibrant et où je vous fais part de ma reconnaissance, voilà qui devrait vous intéresser!).

 

       Représentez-vous pour commencer la salle d'embarquement d'un aéroport, et les passagers attendant leur vol pour un pays quelconque (l'Italie, par exemple!). Parmi eux, vous repèrerez au premier coup d'oeil Phileas Fogg : arrivé depuis quelques minutes à peine pour ne pas perdre une seconde du précieux temps qu'il veut économiser pour son tour du monde, il a choisi de mettre à profit celui-ci pour se restaurer. Assis nonchalamment à une table du restaurant, il déguste un soufflé accompagné de salade, puis un mille-feuilles, tout en buvant du thé, son chapeau haut de forme posé négligemment sur ses genoux. Pas une miette de son repas ne tombera sur le dit chapeau (et franchement, à mon avis, c'est plus dur que de terminer un tour du monde en seulement 80 jours!). Il achèvera de déjeuner à l'instant précis où l'hôtesse fera retentir le dernier appel à l'embarquement. Il se lèvera ensuite avec calme et aisance pour s'installer dans l'avion, insensible aux regards énamourés de toutes les femmes de l'assistance...

 

       Regardez à présent cet autre personnage, que nous nommerons Philomène par commodité (et par souci de vérité, soyons honnêtes!). Arrivée avec deux heures d'avance, cette jeune personne légèrement anxieuse a déjà changé six fois de siège dans la salle d'embarquement. Elle a même été au fameux restaurant où se tiendra Philéas Fogg quelques temps plus tard, afin d'y boire un rafraîchissement, baptisant copieusement de coca-cola light son pantacourt gris clair dans sa précipitation à ouvrir la bouteille malencontreusement agitée auparavant. Elle cherche à présent un moyen de dissimuler la tache, puis tente de faire abstraction en essayant de lire un ouvrage auquel elle ne parvient pas à s'intéresser, toute occupée qu'elle est à vérifier toutes les trente secondes que son vol n'est pas affiché, ou retardé, ou avancé, ou annulé, et à imaginer comment elle agirait si c'était le cas. Au moment de se lever enfin pour embarquer, elle se trompera de file et mettra quinze bonnes minutes avant de s'apercevoir qu'elle risque sous peu de se retrouver à Lisbonne et non à Rome...

 

      Observons maintenant la cabine de l'avion : à peine troublé par le décollage, Phileas dort déjà, droit comme un i. Ce petit sommeil réparateur d'une quarantaine de minutes lui permettra de tenir sans faille les 24 heures à venir (après, il doit aller au Maroc, il n'aura pas le temps de souffler!). Deux rangées derrière, Philomène se remet du décollage, car elle a cru qu'elle allait périr. Elle aimerait profiter du temps de vol pour mettre sa conscience en ordre avant l'atterrissage auquel, c'est certain, elle ne réchappera pas. Mais elle ne le peut, car elle a pour voisine une charmante vieille dame qui s'est prise de sympathie pour elle et lui raconte qu'elle va voir ses petits-enfants à Rome, lui montre des photos d'eux puis, le sujet épuisé, l'entretient amicalement de ses chats...

 

      Je pourrais vous donner de nombreux autres exemples, mon cher Jules, de la supériorité de cet homme invincible qui n'est jamais malade en bus, même dans les pires virages des petites routes de montagne ; qui ne souffre jamais de la chaleur et arrive toujours impeccablement vêtu à bon port, même après avoir marché plusieurs heures en plein soleil ; qui est toujours ponctuel, même en cas de catastrophe naturelle ; qui, même à l'étranger, en pleine nuit, dans un bus bondé, ne commettrait pas l'imprudence de voyager sans billet sous prétexte qu'il ne comprend pas l'italien et qu'il n'a, de ce fait, pas compris où le chauffeur lui disait d'acheter son titre de transport ; et, enfin, qui sait toujours où il est, d'où il vient et où il va, en véritable GPS humain...

 

      J'adresse donc un modeste et respectueux salut à ce héros, fruit de votre imagination, et par là même à votre talent, ô grand maître du roman d'aventures (c'est l'éloge que je vous annonçais au milieu de ma lettre : vous convient-il? Je voulais parler de génie et d'inspiration divine, mais j'ai craint que cela ne fasse trop ostentatoire et que cela ne vous gêne un peu...).

 

      Je vous adresse tous mes remerciements, cher Monsieur Verne, et vous souhaite une bonne fin de vacances!

 

                                                  Humblement,

 

                                                                 Philomène.

 

 

 

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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 10:30

      Mon cher Pierre,

 

     Pardonnez-moi de venir troubler ainsi la quiétude de votre sépulcre, en ces temps sombres, sinistres et glauques (je sais, l'emploi de trois adjectifs est ici redondant, mais je ne parvenais pas à CHOISIR celui qui était le plus approprié, et quand vous aurez lu ma lettre vous comprendrez pourquoi).

 

      En ces temps sordides, affreux et abjects (idem), disais-je, il était de la plus haute importance que je m'adressasse à une personne faisant autorité sur la question du dilemme tragique ; vous voyez maintenant pourquoi je me suis adressée à vous!

 

      Je pensais en effet à votre Cid. Pauvre Rodrigue! Pauvre Chimène! Obligés de choisir entre l'amour et l'honneur, ce n'est pas une vie... Les voilà se lamentant, vers après vers, sur la cruauté de leur destinée, et s'interrogeant longuement sur le parti à prendre ("Vais-je tuer le père de ma fiancée?", "Vais-je pardonner au meurtrier de mon père ou commanditer un brave pour l'occire?", etc). C'est bien dur et triste pour eux, je compatis profondément à leur malheur.

 

      Enfin, ceci lorsque j'en ai le temps, que je ne suis pas moi-même en proie au doute, et lorsque mes propres questions ne viennent pas tourmenter ma vie et me soumettre à de cruels dilemmes... (C'est à dire, j'en ai peur, à peu près en permanence, je suis sûre que même vos héros n'y survivraient pas!).

 

      Petite démonstration...

 

      Par exemple, figurez-vous votre Chimène au restaurant avec Rodrigue, le serveur lui apporte la CARTE DES DESSERTS (Horreur!).

 

      La voici toute troublée...

 

"Je suis si tourmentée, que vais-je commander?

Je dois me décider, car Rodrigue est pressé.

La mousse au chocolat a l'air appétissante...

Ils ont des choux glacés au miel ou à la menthe!

Oh, la tarte du chef! Je ne l'avais pas vue!

Si je la choisissais? A moins qu'ils n'en aient plus?

Une crème brûlée à six euros cinquante?

C'est un peu cher, c'est vrai, mais c'est elle qui me tente...

Ciel! Je vois mon aimé qui fonce les sourcils...

Comment vais-je trancher, dans ce choix difficile?"

 

      Riez, mon cher Pierre, riez! Vous ne pouvez pas comprendre, car à votre époque la crème brûlée n'existait pas, vous n'imaginez pas dans quel gouffre d'interrogations elle peut plonger une honnête femme.

 

      Autre situation propre à susciter le conflit intérieur, imaginez que ladite Chimène doive travailler pour gagner sa vie (ce qui, soit dit en passant, est un bon moyen d'éviter d'avoir le temps de se torturer trop l'esprit...), elle se lève le dernier jour de ses vacances, deux solutions s'offrent à elle...

 

      Et là, c'est le drame!

 

" Ô rage! Ô désespoir! Ô copies ennemies!

 (Oui, Chimène est prof - note de Philomène)

Je devais vous noter mais je n'ai pas fini!

Vais-je donc y passer tout mon après-midi,

Et veiller, sans répit, jusqu'à tard dans la nuit?

J'avais pourtant en tête un projet plus aimable :

Sur mon blog, m'adresser à un être admirable,

Un auteur reconnu, un dramaturge illustre!

Mais je n'ai pas le temps! Cruauté qui me frustre,

Je ne sais que choisir : ferai-je mon devoir,

ou le sacrifierai-je au bonheur dérisoire

D'écrire à un auteur bien mort, et enterré?

Choix honni! Choix infâme! Ô copies sans pitié!"

 

      Je vous rassure, mon cher Pierre, Chimène est une héroïne tragique qui CONNAIT son devoir et ne s'interroge douloureusement que pour la forme. Elle ne songerait jamais, elle, à imaginer des excuses fallacieuses pour ne pas rendre leurs rédactions à ses élèves le lendemain et à s'asseoir devant son ordinateur en procrastinant de manière éhontée. Ce ne serait pas digne d'elle!

 

      Je vous donne un dernier exemple afin que vous compreniez bien. Imaginez que cette chère Chimène, toujours elle, effectue un long et fastidieux voyage en train. Ses voisins se trouvent être, à gauche, deux amoureux s'embrassant avec la discrétion exquise de deux pieuvres seules au milieu de l'océan, devant, une famille italienne comprenant deux jeunes enfants au verbe haut et une mère à la main leste, derrière, un couple avec un bébé régurgitant son biberon avec une régularité de métronome et, pour finir, à sa droite, côté fenêtre, une sympathique adolescente dégustant un énorme paquet de chips croustillantes et sonores ( je laisse volontairement de côté la question suivante : vaut-il mieux, en voyage, être assis à côté de quelqu'un qui mange bruyamment des chips ou de quelqu'un qui mange un sandwich au camembert? VOILA le vrai débat d'aujourd'hui, que nos hommes politiques laissent honteusement de côté!).

 

      Sa patience étant mise à rude épreuve, que va faire Chimène?

 

      Un monologue s'impose...

 

" J'ai envie de hurler! D'attraper son paquet!

De verser ses chips sur la tête du bébé!

D'imposer aux enfants une bonne leçon,

Et aux deux amoureux un peu d'éducation!

Vais-je donc me lever, passer pour une aigrie,

Et crier mon courroux dans ce wagon maudit?

Ou bien supporterai-je avecque stoïcisme

Patience, bonté, vertu et héroïsme,

Ce vacarme, ces pleurs, cette indiscrétion?

Le pourrai-je vraiment? Voilà la vraie question!"

 

      Bien sûr, Chimène supportera tout avec héroïsme, parce qu'elle est pleine de pensées nobles et qu'elle aime son prochain, PAS parce qu'elle est trop timide pour dire quoi que ce soit. (Une héroïne tragique n'est pas timide!)

 

      Je pourrais vous citer une quantité d'autres dilemmes, petits ou grands (Chimène qui choisit un pull le matin, qui se demande si elle prendra sa voiture ou le train pour aller à Paris, qui hésite devant les marques de petits pois au supermarché, qui ne sait plus si elle doit se faire appeler "Madame" par féminisme ou "Mademoiselle" par amour des causes perdues et de la langue française...). Je me demande bien si elle s'en sortirait mieux que Philomène!

 

      D'ailleurs, je vous suggèrerais bien, si vous n'aviez pas déjà trépassé depuis belle lurette, une nouvelle héroïne et un sujet de tragédie en cinq actes, intitulé "Philomène va voter au mois d'avril". Je pense que, sur la question des choix impossibles, des tortures mentales et des dilemmes sans réponses, vous trouveriez votre content!

 

      Mais je crois que je m'égare et qu'il vaut mieux prendre humblement congé de vous, Monsieur Corneille.

 

       Je vous tire donc ma révérence, et  vous salue bien bas (je n'ai pas su choisir entre les deux, désolée),

 

                                                    Philomène.

 

 

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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 15:23

A MME de S.

Versailles, le 11 février 1662

 

     " Voilà fort peu de jours que vous quittâtes Paris, ma chère Marquise, pour rejoindre votre fille en Provence, mais  je ne saurais dire à quel point je me languis de votre compagnie. Nos soirées d'hiver paraissent bien mornes si elles ne sont pas égayées par vos mots d'esprits, ou diverties par la lecture attendrie de votre correspondance avec cette chère Madame de Grignan. J'ai une extraordinaire envie de savoir de vos nouvelles : votre voyage se fit-il sans embûches? Les retrouvailles furent-elles à la hauteur de vos espérances? Je me dévore d'impatience de le savoir, et prie Dieu chaque jour qu'il m'arrive des lettres de vous, afin d'apaiser mes craintes.

 

       Toutefois, la nature humaine et mon esprit facétieux étant ce qu'ils sont, il faut se distraire, et s'amuser en vous relatant à mon tour quelques nouvelles de la société où j'eus l'insigne privilège de vous rencontrer. Je n'irai pas jusqu'à prétendre imiter votre talent épistolaire, mais il m'advint récemment quelque aventure qui eût été digne de figurer dans vos si célèbres missives. Comme il me paraît évident que nous nous en serions réjouies de concert, il faut se résoudre à en faire le récit et à jouer votre rôle en attendant votre retour.

 

      Vous saurez donc, ma chère bonne, que j'eus la semaine passée l'honneur immense d'être conviée à la Cour afin d'y entendre, à l'Opéra Royal, un récital de fort bonne tenue en compagnie d'autres courtisans. Vous m'allez demander sans doute de quelle haute instance émanait cette grâce, mais vous comprendrez aisément qu'il me faille garder toute discrétion à ce sujet, la générosité des plus Grands ne souffrant pas de publicité inconsidérée, et l'effet de surprise de ma lettre devant être ménagé jusqu'au dernier instant."

 

      Qu'en dites-vous, ma chère Marquise? Aurais-je été digne de figurer, il y a plus de trois cents ans, parmi les heureux destinataires de vos lettres? J'en doute un peu, et vous prie de me pardonner mon audace... Comprenez bien que vous êtes une référence en matière épistolaire, et que la petite Philomène, tremblante de timidité, se devait de vous rendre hommage à sa manière!

 

      Je ne veux pas vous importuner, et souhaite vous laisser profiter avec bonheur de la compagnie de votre fille et de vos petits-enfants. Mais auparavant, comme j'ai l'outrecuidance de penser que, peut-être, ce petit préambule aurait pu éveiller votre attention, permettez-moi de vous narrer cette modeste aventure qui prit place, il y a quelques jours de cela, au beau milieu du fief du Roi Soleil. 

 

      J'avais donc été conviée à un concert de musique classique à l'Opéra Royal du Château de Versailles, par un généreux mécène dont j'ignorais alors le nom... Cette situation paraît, je vous l'accorde, extrêmement romanesque : le donateur anonyme, soucieux d'offrir à une malheureuse jeune femme désargentée une soirée de culture au royaume du raffinement, qui se cache dans la salle afin d'observer durant toute la soirée, sur le visage de sa protégée qui ignore sa présence, les manifestations de joie, de surprise, de reconnaissance à l'écoute du pianiste virtuose, voilà typiquement le genre d'histoire qui me faisait rêver quand j'avais quinze ans. Surtout s'ils se mariaient à la fin!

 

      Toutefois, la réalité n'est jamais aussi flamboyante que la fiction, et j'étais tout simplement conviée à cette soirée en mission professionnelle.

 

      Je ne sais pas si vous le savez, ma chère marquise, mais je suis enseignante, et je tente de faire découvrir à de charmants petits collégiens les vertus de la littérature et le charme de la langue française, défi qui me navre ou m'enthousiasme tout à tour, suivant l'heure de la journée et surtout le degré d'avancement de la crise d'adolescence des jeunes êtres humains qui me font face.

 

      Il s'agissait donc d'accompagner, de surveiller et de canaliser un groupe de vingt-six élèves de douze à treize ans, originaires de banlieue parisienne, assistant pour la première fois à un concert classique, en soirée, sous les voûtes illustres du château de Versailles.

 

      (Je suis en train de me rendre compte de l'aspect épique que prend mon récit. J'aurais dû écrire à Homère ou à Virgile!)

 

      Arrivée en avance au lieu de rendez-vous (je n'étais pas en charge de l'acheminement des troupes), abritée dans l'encadrement d'une porte, je pris le temps de contempler la splendeur du lieu et surtout d'observer discrètement les autres auditeurs du concert qui commençaient à arriver, se pressant pour échapper à la petite pluie fine qui s'était mise à tomber.

 

      Les manteaux de fourrure étaient de sortie. Un jeune homme intimidé donnait le bras à une dame imposante, que je supposai être sa future belle-mère. Quelques Précieuses tentaient d'éviter de coincer les hauts talons de leurs chaussures entre les pavés de la Cour d'Honneur (je me pris de compassion pour elles). Je vis plusieurs couples d'amoureux fort élégants, se dévorant des yeux et se réjouissant déjà d'un moment de quiétude savouré à deux. Tout cela était très divertissant...

 

     Cependant, telle Cassandre sur les murs de Troie, unique détentrice d'une vision tragique de l'avenir à laquelle personne ne veut croire, je regardais ces innocents spectateurs qui semblaient tous se délecter à l'avance d'une bonne soirée d'élégance, d'harmonie, entre initiés (Mozart et Puccini étaient au programme!), loin de la banalité du monde ordinaire.

 

      Je SAVAIS, moi, quelle menace planait sur leur monde bien ordonné et luxueux... J'attendais donc mes élèves, partagée entre une appréhension inévitable à la perspective d'un choc des cultures annoncé, et les tentatives de répression d'un fou-rire bien légitime mais plutôt malvenu devant l'absurdité de la situation.

 

      Ma chère marquise, je dois dire que la soirée fut à la hauteur de mon attente et fertile en émotions! J'en retiens quelques moments "savoureux"...

 

      - Le regard méfiant et dubitatif qu'échangèrent les spectateurs et les élèves au moment où ces derniers entrèrent dans la salle du concert, regard plein de sous-entendus et de préjugés, à peu près comparable à mon sens à celui qu'échangèrent les hommes de Christophe Colomb et les Indiens au moment de la découverte de l'Amérique.

 

      - La remarque du jeune Kévin, à qui j'expliquai le rôle d'un mécène, ce qu'il avait manifestement du mal à saisir, un tel concept heurtant de toute évidence son bon sens : "Mais s'il a de l'argent, M'dame, pourquoi il le garde pas pour lui? Moi c'est c'que je ferais!"

 

      - L'indignation du petit Tony, me prenant à témoin du regard en se retournant pour dire au spectateur placé derrière lui qu'il avait fait une faute de français en criant "Brava!" à la fin de l'air interprété par la cantatrice.

 

      - L'enthousiasme d'un groupe de garçons que nous dûmes faire asseoir à la suite d'un extrait d'opéra où la cantatrice interprétait une bohémienne, dont le déhanché les fit se lever à la fin en entonnant un "Oh, Oh, Oh, Oh, Oh" de stade de football, sous le regard courroucé des auditeurs (là, j'avoue, j'eus un peu honte!).

 

      - La joie hystérique des filles devant la robe du soir de ladite cantatrice, qui brillait de mille feux.

 

      - Le délire collectif qui saisit la classe à l'apparition, à la fin du concert, du fameux mécène qui s'avérait être la Première Dame de France ( le pianiste virtuose et la fameuse cantatrice qui avait déchaîné les foules en prirent pour leur grade, eux qui n'étaient jamais passés à la télévision!). Toute honte bue, mes collègues et moi ne pûmes nous résoudre à tenter de ramener nos troupes à une joie plus mesurée.

 

      - Et, pour finir, en guise d'apothéose à cette soirée surréaliste, la question pleine d'espoir que Kévin le Terrible, toujours lui, me posa lorsque nous repartîmes vers le bus : "Peut-être que la Mécène qu'on a vue, là, elle avait l'air sympa, peut-être que la prochaine fois elle pourrait nous offrir un match de foot au stade de France?"

 

      Voilà donc le récit de cette aventure dont je me souviendrai longtemps. J'ose espérer qu'il vous distraira, votre fille et vous, durant les longues soirées d'hiver.

 

      A part cela, Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien! (Pardonnez- moi, je n'ai pas souvent l'occasion d'écrire à une marquise donc je DEVAIS placer cette référence éminemment culturelle...)

 

      Ma chère Madame de Sévigné, il m'est maintenant difficile de prendre congé de vous de manière satisfaisante... Permettez-moi donc d'emprunter vos propres paroles. Ainsi donc, "je vous souhaite tous les biens, et prie Dieu qu'il vous garantisse de tous les maux".

 

                                Humblement,

 

                                                         Philomène.

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2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 17:00

      Bien cher François,

 

      Enfin, nous pouvons reprendre notre correspondance! Un si long silence de votre part m'étonnait fort, car je croyais avoir, il y a quelques mois, éveillé l'attention du fin gourmet que vous êtes en évoquant de manière sybilline mes "exploits" culinaires... Je commençais, en mon for intérieur, à vous reprocher votre froideur.

 

      Je vous prie de m'excuser de m'être ainsi méprise, et vous présente, en même temps que mes voeux pour la nouvelle année,  toutes mes condoléances pour votre pigeon voyageur. J'ai en effet appris la nouvelle de sa mort, et ne puis m'empêcher de maudire la bêtise de votre cuisinier personnel, qui l'a pris pour du gibier et l'a donc tué, farci et rôti à la broche avant que vous ne puissiez réagir, et celle du pigeon lui-même, qui a volé dramatiquement à sa perte en confondant la fenêtre de son pigeonnier et la cheminée de la cuisine. La vie tient parfois à peu de choses, c'est ce que roucoulent sur un ton mélancolique ses deux comparses en deuil au dessus de ma fenêtre.

 

      Toutefois, pour tardive qu'elle ait été, votre missive m'est arrivée à temps!

 

      En effet, avant-hier, j'ai fait la cuisine!

 

      Je suis sûre que j'éveille dès à présent votre attention... Cuisiner est en effet un acte fort banal de la vie quotidienne, qui se renouvelle au moins une fois par jour... Pourquoi, alors, une telle emphase dans mon annonce? C'est parce que mes exploits culinaires se résument, en temps ordinaire, à réchauffer une soupe, faire cuire des pâtes, ouvrir un yaourt nature et y mélanger du sucre en poudre ou de la confiture (les jours fastes), étaler du tzatziki sur du pain grillé, découper des tomates et les mélanger à de la vinaigrette (toute préparée, oui, je sais, c'est abject), et éplucher une pomme. Rien d'exceptionnel, en somme!

 

      Oui, mais là, j'avais des invités! Et c'était le réveillon! Mon honneur était donc en jeu, je ne voulais pas passer pour une quiche (même si, sans me flatter, je ne les réussis pas trop mal non plus...), j'ai donc décidé d'offrir à mes amis un festin pantagruélique (d'où ma pensée émue à votre endroit, cher François!).

 

      J'ai donc sorti mes livres de cuisine de la bibliothèque, éternué une bonne demi-douzaine de fois et juré que, oui, oui, promis, en 2012 je ferais plus souvent la poussière, puis j'ai parcouru les ouvrages afin d'y découvrir des mets susceptibles de charmer les papilles gustatives de mes invités (et, surtout, ne nécessitant pas d'avoir fait l'Ecole Normale Supérieure de Cuisine pour les réaliser). J'aime bien lire les livres de cuisine, d'abord parce que les photographies mettent en appétit, et surtout parce que les noms des plats sont toujours très poétiques et font bien rêver : "Fricassée de girolles aux pétoncles", " Aspic de fraises au Montbazillac", "Bonbons de pintadeaux aux pommes", voilà qui est plus distingué que " ragoût", "purée" ou "choucroute"! Mais trêve de digression.

 

      Deux heures plus tard, mon choix posé, mes courses faites, un tablier dûment noué autour de la taille, je m'apprêtais à accomplir ma destinée, qui prenait la forme de papillotes de saumon mariné aux agrumes et fenouil.

 

      Pause dramatique.

 

      Ne riez pas, cher François. La situation était plus épique qu'il n'y paraît. J'imagine que, depuis votre lointain 16ème siècle, vous devez avoir du mal à vous représenter la scène... Point de grandes cheminées, de tournebroches démesurés, d'armées de marmitons aux ordres de cuisiniers aguerris, d'immenses cuisines et de celliers remplis à ras-bord de victuailles... Mais une petite pièce de 2 mètres carré, un plan de travail de 50 cm sur 40, un mini-four et, au milieu, Philomène cherchant vainement comment faire décongeler plus vite ses pavés de saumon (bio!).

 

      Vaille que vaille, je m'y suis attelée (puisque c'était mon destin...), j'ai mis à décongeler les pavés de saumon sur le radiateur de ma chambre allumé à fond, me suis félicitée pour mon génie et me suis tournée vers mes fameux agrumes (d'où le titre de la recette!).

 

      J'ai pressé les oranges avec l'habileté d'une professionnelle. Coupé le citron en tranches avant d'en extraire le zeste avec brio. Puis, devant le pamplemousse, j'ai eu un problème...

 

      Savez-vous, cher François, ce que signifie "Prélever un suprême de pamplemousse"? Eh bien moi non plus...

 

      J'avais un sacré pépin.

 

      Je me suis dit ensuite qu'il s'agissait sans doute d'une de ces minutes de la vie où notre sens de la réaction et toutes nos capacités sont mis à l'épreuve, un moment dont on sort grandi, avec une confiance en soi renouvelée, bref, d'une épreuve que je devais surmonter avant d'entrer dans le panthéon glorieux de la cuisine moderne. J'ai consulté, en vitesse, Marmiton.org et Ginette Mathiot. Rien. Point de suprême de pamplemousse à l'horizon. L'heure tournant, j'ai alors jugé qu'il était temps de prendre des mesures radicales et de me comporter en digne femme de trente ans, moderne et indépendante, mûre et pleine d'assurance.

 

      J'ai donc téléphoné à ma mère.

 

      Le croirez-vous, mon cher François, même elle n'en avait aucune idée! J'en ai donc conclu qu'il s'agissait d'un élément de la cuisine complétement dénué d'intérêt, j'ai épluché mon pamplemousse à ma façon en faisant un pied de nez (virtuel, j'avais les mains pleines de jus) à Vatel, Alain Ducasse, Paul Bocuse et compagnie. Non mais!

 

      Le reste de ma préparation s'est déroulé sans anicroche, malgré un petit moment de panique vite surmonté face au Fenouil Entier (ça peut faire peur un fenouil, c'est assez énigmatique comme légume, au fond, surtout quand on ne sait pas comment le couper). Je l'ai dompté aussi, et finalement j'ai pu servir un plat auréolé de l'héroïsme dont j'avais fait preuve pour le cuisiner.

 

      Voilà, mon cher François, le récit de mes modestes aventures culinaires! S'il m'arrive d'autres péripéties du même genre, ce qui ne saurait manquer de se produire, je ne manquerai pas de vous en avertir...

 

      Je vous laisse donc digérer en paix votre pigeon voyageur, cher Monsieur Rabelais, j'espère que vous ne mangerez pas celui-là, et je prends congé de vous humblement et gastronomiquement,

 

                                                           Philomène.

 

PS: Cependant, si par hasard vous avez une idée de ce qu'est un "suprême de pamplemousse", je vous prie de me le faire savoir... Mine de rien cela me chiffonne...

 

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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 10:18

     Ma chère Charlotte,

 

     Veuillez me pardonner : voilà une année maintenant que j'ai commencé à entretenir cette correspondance audacieuse et je ne m'adresse à vous qu'aujourd'hui... N'y voyez pas là un manque de considération à votre égard, ou un quelconque désintérêt : en effet, j'affirme haut et fort que votre sublime Jane Eyre est l'un de mes romans préférés... Simplement, force est de constater qu'aussi fascinants soient la lande battue par les vents, le manoir de Thornfield, l'austère pensionnat de Lowood et la personnalité ténébreuse de Mr Rochester, il n'existe que fort peu de points communs entre eux et la petite vie de Philomène...

 

     Et, malgré mon inclination certaine au romanesque qui m'a déjà joué des tours, je suis obligée de reconnaître que c'est plutôt une bonne chose... Parce qu'il faut bien avouer que la vie de votre Jane est un peu glauque (enfance maltraitée, orphelinat sordide et humiliations diverses, très peu pour moi..). Je ne pense pas que j'aurais eu le courage de l'endurer, même pour avoir le bonheur de rencontrer Edward Fairfax Rochester (quoique... non, soyons réalistes... mais quand même...).

 

     De plus, argument imparable, il existe un personnage dans votre roman qui coupe chez moi tout désir de ressemblance avec la vie de votre héroïne... Je parle bien sûr de LA FOLLE, hantant la vie et la demeure du héros, laissant planer une menace sur tous les habitants de Thornfield...

 

     Imaginez un peu Philomène, à 14 ans, découvrant pour la première fois les rires sardoniques dans les couloirs du château, le lit en feu du maître de maison, les bruits de pas sous les combles, le bras déchiqueté de Mason, les traces de dents... Brrr! Quelle horreur! Le pire, et là je me dis que je dois être un peu folle aussi, c'est que je lisais quand même!

 

      De toutes façons, chère Charlotte, côtoyer la folie m'a toujours mise un peu, beaucoup, ou franchement mal à l'aise! Rassurez-vous, la démence ne fait pas partie de mon quotidien, mais si vous viviez en région parisienne au 21ème siècle vous comprendriez un peu de quoi je veux parler... Récemment, j'ai en effet eu l'étrange impression de passer mon temps à rencontrer fortuitement des personnes ayant un petit (ou un gros) grain...

 

     En voici un petit florilège - et au cas où vous en douteriez, chère Charlotte, toutes ces rencontres sont authentiques - que j'ai classé en plusieurs catégories, telle une anthropologue avertie, avide de mettre un peu d'ordre dans ce monde de fous (c'est le cas de le dire...).

 

     - Première catégorie, les "inoffensifs" : à vrai dire, je ne suis pas sûre que l'on puisse réellement les considérer comme "fêlés"... Ce sont souvent des personnes ayant besoin de parler, et saisissant au vol la moindre occasion de le faire, ce qui donne lieu à des conversations un peu surréalistes, voire franchement hilarantes avec des inconnus : par exemple ce charmant vieux monsieur qui, m'entendant soupirer bruyamment à un feu rouge après une rude journée de travail, s'est mis gentiment à compatir sur la difficulté de ma vie, sur le monde du travail en général et sur mes problèmes d'argent en particulier, alors que je ne lui avais strictement rien raconté, le tout durant dix bonnes minutes ; ou alors cette dame très élégante, portant serre-tête et boucles d'oreilles dorées, qui s'est adressée à moi dans le métro pour me demander très sérieusement si je pensais que le pantalon qu'elle venait d'acheter au Printemps plairait à son mari... Dans ces cas-là, il s'agit de garder son sérieux en dépit du fou-rire montant irrésistiblement, et de répondre avec tact, remerciant dans le premier cas le gentil monsieur de sa sollicitude, et rassurant dans le second cas la dame sur l'excellence de son jugement en matière de pantalon, sous le regard goguenard des autres usagers...

 

     - Deuxième catégorie, les "farfelus" : ceux qui font, par leur simple présence, basculer votre petit monde du normal au paranormal, qui bouleversent vos repères, vous obligent à reconsidérer l'aptitude au raisonnement de votre propre cerveau, voire à envisager de consulter dans les plus brefs délais un ophtalmologiste ou un psychiatre. Une sexagénaire vêtue d'un tailleur, embusquée derrière une statue du jardin du Luxembourg, regardant fixement chaque personne passant devant elle et arborant un magnifique nez de clown peut produire cet effet ; apercevoir le Principal-Adjoint du lycée où vous travailliez sortir par la porte arrière de son établissement, en costume-cravate, en tenant en laisse deux énormes labradors, le tout un jour de semaine, peut aussi laisser perplexe...

 

     - Troisième catégorie, les "bavards solitaires" (en fait, ceux qui parlent tout seuls...) : très fréquents dans nos régions, et plus ou moins agressifs. Attention, avant de les ranger dans cette catégorie, il convient de les observer discrètement afin de vérifier qu'ils ne sont pas en train de téléphoner - il m'est arrivé en effet de les confondre avec d'honnêtes individus s'adressant à un interlocuteur par le biais d'une oreillette reliée à leur téléphone, erreur classique d' anthropologue débutante. Ceux-là ne sont pas fous, juste un peu indiscrets voire totalement désinhibés (comme cette jeune femme plaquant à distance et bruyamment son petit ami, juste devant la vitrine du Monoprix de Versailles, sous les regards offusqués d'une dizaine de vieilles dames sorties faire leurs courses). Non, les bavards solitaires ne s'adressent à personne, ou alors à un interlocuteur imaginaire, caché ou non dans leur tête.  Ainsi, j'ai pu observer à de nombreuses reprises des quidams vitupérant contre le gouvernement à haute et intelligible voix, une dame pestant contre son mari - absent - en poussant son caddie au Franprix, ou un brave homme s'entretenant de la météo avec son sandwich dans le train. Rien de bien méchant, tant qu'ils ne vous prennent pas à partie devant tout le monde!

 

     - Quatrième catégorie, les "imbibés" (les pires!) : séduits par la dive bouteille, et donc complétement ivres, ils offrent le spectacle de leur déchéance malheureuse au commun des mortels, en particulier aux Philomènes innocentes passant à proximité, de plus en plus tentées par un retour en force de la prohibition. Comment ne pas penser ainsi lorsque l'on se fait accoster en plein wagon, aux heures de pointe, par un certain Christophe vous ordonnant de lui faire l'aumône parce que "ça se voit que t'es riche, t'attends l'héritage de ta grand-mère!", vous faisant bien évidemment piquer un fard flamboyant (et téléphoner illico, en sortant du wagon, à la grand-mère en question, histoire de s'assurer qu'elle va bien et de lui jurer que non, non, vous n'êtes pas pressée du tout qu'elle meure!).

 

     - Cinquième catégorie, les squelettes : demandez à Alexandre, Ann et compagnie, destinataires de ma précédente lettre, ils vous raconteront!

 

      Voilà, chère Charlotte, le modeste fruit de mes observations. J'en discutais l'autre jour avec une amie qui se faisait des réflexions similaires, et me déclarait que sa journée n'était pas complète si elle ne rencontrait pas son "fêlé du jour" en sortant de chez elle... Comme je suis d'accord! D'ailleurs, il me faut sortir faire quelques courses... Qui vais-je rencontrer? Le suspense est à son comble...

 

      C'est sur ces paroles que je vais prendre congé de vous, ma chère Miss Brontë, en vous remerciant pour votre magnifique roman (mais heureusement, ce n'est qu'un roman!) et en vous priant de transmettre mon meilleur souvenir à Jane et Mr Rochester.

 

           Humblement,

 

                                                 Philomène.

 

      PS: C'est affreux, chère Charlotte, je reviens juste de faire mes courses et ce fut pire que je ne l'imaginais... Je n'ai pas rencontré de "fêlé"! Au contraire, je me suis surprise moi-même à prononcer à haute voix, m'adressant à une tablette de chocolat dans un rayon : "Ah, ne me tente pas, toi!". Vais-je bientôt appartenir à la troisième catégorie de fêlés, et me voir decerner une distinction? Horreur!

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 11:32

      Chère Ann,

      Cher Matthew,

      Cher Stephen,

      Cher Alexandre,

     Chers auteurs de romans noirs, gothiques ou terrifiants, férus de fantômes, de souterrains et d'horreurs, qui n'êtes jamais si satisfaits que lorsque votre héroïne innocente est poursuivie par un vampire dans l'allée sombre d'un château hanté à proximité d'un cimetière inquiétant sous la lumière de la pleine lune,

 

      Comment allez-vous? Pas trop de cauchemars?

 

      J'ai bien pensé à vous récemment, car il m'est arrivé une aventure digne de figurer dans l'un de vos romans. Je vous rassure : point de voile noir cachant une réalité hideuse, point de philtre magique donnant l'apparence de la mort, point de bruit de pas inquiétant dans une ruelle sombre, point non plus de réveil en sursaut au fond d'une tombe environnée d'ossements! Je laisse à vos imaginations fertiles (et torturées, il faut bien l'avouer!) de telles péripéties!

 

      Non, il s'agit juste d'une rencontre que j'ai faite il y a deux jours, ou plutôt deux nuits de cela, et que je m'en vais vous narrer...

 

      Il était minuit et demi, et je m'en retournais chez moi après avoir fait mes courses (peut-être vous demandez-vous, chers auteurs gothiques, en quel lieu étrange il est possible de trouver des magasins fermant aussi tard, mais je vous répondrai que j'avais fait quelques détours pour rentrer, passant une soirée plutôt agréable marquée cependant par un évènement tragique, le décès de ma plante verte, que je relaterai dans une autre lettre adressée à un auteur expert en botanique plutôt qu'à un groupe d'écrivains passionnés de ruines morbides - mais je m'égare, pardonnez-moi!).

 

      J'étais donc passablement chargée, tenant d'une main un sac de courses rempli à craquer, au sommet duquel une demi-douzaine d'oeufs chancelait d'une manière inquiétante, et de l'autre mon sac à main ainsi qu'un paquet de douze rouleaux de papier toilette qui ajoutait à la dignité de ma silhouette. Je cherchais en outre un moyen de rabattre la portière et mes deux rétroviseurs, puis de verrouiller ma voiture sans avoir à poser par terre, sur le trottoir d'une propreté douteuse, l'ensemble de mes paquets dont j'avais eu du mal à assurer l'équilibre.

 

      Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous raconte cette scène, qui serait plus à sa place dans un récit héroï-comique... J'y viens!

 

      Alors que j'étais sur le point d'y parvenir, j'entendis une voix derrière moi qui me fit me retourner de surprise... Je n'avais rien entendu jusqu'ici, croyant l'endroit désert et fort occupée à pester dans un style d'autant plus fleuri et vigoureux que je me croyais seule... Mais l'humiliation de ma situation céda immédiatement le pas à une immense surprise lorsque je découvris mon interlocuteur...

 

      Il s'agissait d'un squelette.

 

      L'esprit humain est quelque chose d'étonnant, car, en lieu et place d'une réaction de panique fort naturelle en de telles circonstances et d'un hurlement strident de terreur, je m'entendis répondre fort calmement : "Oui?" .  Je ne pus rajouter davantage de formules de politesse - en effet, comment s'adresse-t-on formellement à un squelette en temps normal? Oui, Monsieur? Oui, Madame? (Mes connaissances en anatomie sont relativement limitées, et je suis dans l'incapacité d'identifier au premier coup d'oeil s'il s'agit des vestiges d'un être humain féminin ou masculin, et plutôt que de commettre une bévue, ou de froisser mon interloculteur en l'appelant "sac d'os", je préférai en rester là).

 

      En même temps, ma mémoire se mit à fonctionner à vive allure, et je passai en revue la totalité des substances absorbées durant les dernières 24 heures... Rien de notable! Hormi bien sûr le doigt... Pardon, le petit fond de pineau absorbé en début de soirée pour me remettre de la perte de mon ficus...

 

      Alors? Je commençais à douter de ma santé mentale, lorsque je me souvins subitement que nous étions le soir d'Halloween, et que certains de mes concitoyens avaient pour intérêt discutable les déguisements de bon goût et les beuveries macabres à cette occasion.

 

      Plusieurs faits vinrent aussitôt confirmer mon observation : des gloussements avinés venant de l'autre bout de la rue, émanant d'une sorcière soutenue par deux morts-vivants, une musique assourdissante s'échappant de la fenêtre de l'un de mes voisins (je crois avoir reconnu la "Salsa du démon, tululu, tululu, tululu!", mais je ne peux l'affirmer), et la bouteille de whisky que le squelette tenait entre ses métacarpes et ses phalanges.

 

      Celui-ci m'adressa d'ailleurs à nouveau la parole, et je compris bientôt qu'il s'agissait d'un individu mâle manifestement à la recherche d'un bar pour se désaltérer (même si, de toute évidence, il n'en était pas besoin!). Je lui avouai poliment mon ignorance et, de plus en plus décidée à ne pas faire de vieux os (^_^!) à cet endroit, j'esquissai un mouvement de retraite vers mon appartement, cherchant à échapper à son haleine d'outre-tombe passablement alcoolisée.

 

       Nullement heurté par mon ignorance, le squelette titubant me rappela et me proposa, à brûle-pourpoint, de devenir l'élue de son coeur, la compagne destinée à partager son existence pour le restant de ses jours (fort réduit), son âme soeur, sa promise, sa douce, bref... sa "meuf", comme il le dit si poétiquement...

 

      Vous imaginez sans peine l'embarras où je me trouvais... Avais-je rencontré l'amour de ma vie (ou plutôt de ma mort, en l'occurrence) ? Mais je déclinai poliment son offre, le laissant ensuite au milieu de la rue, seul, avec uniquement ses yeux... ses os pour pleurer. Il n'insista heureusement pas et reprit sa quête éthylique à la recherche d'une autre muse...

 

      Je m'éloignai, drapée dans ma dignité et chargée comme un baudet...

 

      Moi, aimer un squelette? Je tiens trop à ma peau!

 

      Voilà mon aventure, n'est-elle pas à la hauteur de celles que vous avez écrites? Si ce n'est pas le cas, elle a au moins le mérite d'avoir une issue heureuse (sauf pour ce pauvre squelette, qui n'a vraiment pas eu de peau!).

 

      Mes chers Mrs Radcliff, Mr Lewis, Mr King et Monsieur Dumas, je vous salue bien bas avant de me retirer dans mes appartements, heureusement fort bien chauffés et éclairés, et vides de toute créature inquiétante!

 

       Avec un morbide respect,

 

                                        Philomène.

 

       PS : Ceci dit, je ne sors plus le soir d'Halloween, c'est décidé!

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4 octobre 2011 2 04 /10 /octobre /2011 09:50

A Miss Cassandra Austen

8, Camden Place

BATH , SOMERSET

 

 

A Londres, le 4 octobre 1804.

 

 

       Ma chère Cassandra,

 

      J'espère que cette lettre, chère soeur, vous trouve en meilleure santé. Serez-vous bientôt suffisamment remise pour pouvoir quitter Bath et me rejoindre à Londres à temps pour le début de la Saison?

 

      Vous vous étonnez, dans votre dernière lettre, de mon silence de ces derniers temps et vous interrogez, à juste titre, sur la raison poussant une correspondante aussi aguerrie que votre soeur à se tenir coite. Ne vous alarmez point : je n'ai pas été victime d'un fatal évanouissement, à l'instar de cette malheureuse Mrs Collins (je suppose qu'elle a dû, par mégarde, poser les yeux sur son mari...). La raison de mon silence n'est autre qu'une certaine fatigue causée par un récent évènement que je m'en vais vous narrer.

 

      Vous savez qu'a eu lieu, il y a de cela dix jours, le mariage de notre cousin Sir Frederick Hampton avec Miss Mary Bolton (les Bolton de Little Hampsey). J'y assistai bien sûr, et je dois vous avouer que j'y pris grand plaisir : tout d'abord parce que j'y étrennai ma nouvelle robe de mousseline bleue, parfaitement assortie à la capeline que m'avait prêtée mon amie Charlotte, ensuite parce que la compagnie réunie pour l'occasion était vraiment choisie. Les invités présents, tous bien nés, se révélèrent d'un commerce agréable.

 

      Vous serez heureuse d'apprendre que la nouvelle Lady Hampton est une fort agréable personne, à la fois instruite et pleine d'amabilité, qui se plia de bonne grâce à toute la pompe et la cérémonie qu'un tel jour imposait.

 

      J'y croisai un grand nombre de connaissances, voisins et cousins : Mr Emmanuel Levington était présent, il avait fait le voyage depuis son lointain Devonshire et ne manqua pas de s'enquérir de votre santé ; notre frère John et notre belle-soeur  étaient également de la fête, avec le jeune Basil, leur héritier ; les filles de Lady Russel arboraient de délicieuses toilettes - j'ai à peine reconnu Elinor, la benjamine (il est vrai que la dernière fois que nous l'avons vue elle était à l'âge difficile...).

 

       Le pasteur prêcha fort bien, mieux que Mr Elton au mariage de Miss Emma Woodhouse et de Mr Knightley, même si je déplore la tendance actuelle des hommes d'église à s'épancher de manière  trop volubile lors des cérémonies de mariage. Celui-ci évita les écueils de la diatribe enflammée contre l'évolution dramatique de notre pauvre monde (certains pasteurs nous donnent en effet l'impression d'être de pauvres pêcheurs sans espoir assistant au prélude de la fin des temps) et l'hymne larmoyant à l'amour conjugal, d'un sentimentalisme à mon sens excessif et fort peu réaliste. Son commentaire de l'Ecriture me parut propre à tirer de ses ouailles une profonde réflexion, accompagnée, il me semble, de quelques baillements incontrôlés. Je crus même distinguer dans l'assemblée un ronflement sonore, émanant probablement du vieux Mr Goddart (vous connaissez sa réputation!).

 

       Le reste de la journée se passa fort agréablement, mis à part les petits désagréments - inévitables en de telles circonstances - auxquels nous sommes, nous autres célibataires, quelque peu accoutumées. J'imagine que vous devinez ce dont je veux vous entretenir!

 

       Lady Catherine était en effet présente et se montra, je dois le dire, à la hauteur de sa réputation. Vous vous souvenez sans doute de cette visite mémorable chez les Misses Bennet, où nous avions évoqué entre nous sa vocation manquée de marieuse ainsi que LA fameuse question embarrassante et sans réponse qu'elle ne manquait pas de poser, à tous les mariages, à chaque demoiselle n'ayant pas encore convolé. Inutile de chercher à lui échapper, elle est à ce niveau aussi redoutable que Mrs Jennings! Lady Catherine ne dérogea donc pas à la tradition en m'entreprenant aussitôt la cérémonie achevée (les jeunes mariés n'étaient même pas encore en voiture). J'accueillis son rituel "Eh bien, Miss Austen, à quand votre tour?"  avec un sang-froid donc je me félicite et une bienveillante causticité dont vous auriez été fière! Vous aviez raison, ma chère Cassie, l'approche imminente de la trentaine nous rend beaucoup plus sages. Je lui répondis une banalité sur un ton aimable et respectueux puis, mon devoir accompli, je pus profiter de la journée sans arrière-pensée.

 

       Autre petite épreuve, plus avant dans la soirée je me vis interrompue dans ma conversation avec notre tante Gardiner par une clameur s'élevant non loin de là. La nouvelle Lady Hampton s'apprêtait, en vertu d'une nouvelle coutume importée d'Outre-Atlantique, à lancer son bouquet de mariée et toutes les jeunes filles célibataires présentes - amies, soeurs et cousines - étaient "conviées" à essayer de l'attraper (la tradition voulant que l'heureuse récipiendaire dudit bouquet soit la prochaine à convoler). Vous connaissez mon opinion sur de telles superstitions, et je cherchai bien entendu à me dérober habilement à celle-ci, profitant de la pénombre grandissante et de la présence salvatrice du volumineux chapeau de Mrs Morton. Malheureusement, l'esprit facétieux de notre frère Robert et de Mr Levington me contraignit à me joindre au troupeau disparate des pauvres esseulées. L'expérience fut heureusement fort brève et me donna matière à réflexion : quitte à forcer le destin (prenant pour nous la forme presque exclusive d'un mariage), pourquoi ne pas pousser les choses encore plus loin et imaginer une autre étape à cette tradition, mettant en scène le marié lançant ensuite l'heureuse lauréate de ce jeu à tous les gentlemen célibataires de l'assemblée ? Voilà ce que j'appelerais une rencontre "lourde" de sens... Mais vous connaissez mon esprit facétieux! J'imaginai pourtant assez mal la jeune Miss Bolton, soeur de la mariée et candidate heureuse du lancer de bouquet, jetée sans ménagement dans les airs par son nouveau beau-frère.

 

       Je me consolai ensuite en me disant que de telles traditions n'avaient heureusement pas d'avenir et n'auraient sans doute plus cours au XXIe siècle.

 

       Je n'ai pas à déplorer d'autres faits marquants lors de cette journée, hormis peut-être celui-ci, qui me figea littéralement sur place : le talon de ma chaussure se retrouva coincé entre deux pavés et il me fallut m'armer de patience pour l'en déloger, ainsi que d'une bonne dose d'humilité puisque je fus durant cette période l'objet des regards de nombreux invités. Heureusement, Lady Catherine et le bouquet de la mariée m'avaient endurcie, et me permirent de trouver matière à ramener cet incident mineur à de justes proportions.

 

       Le lendemain matin trouva toute la famille Austen légèrement maussade - nous avions bien profité du bal - et nous prîmes le chemin du retour. Notre frère Robert se tira fort bien de la conduite de la voiture (nous avions pris la quatre-chevaux) en lieu et place de notre père, retenu à Londres par sa santé. Les routes étaient très sèches et, ma foi, fort encombrées, ce qui nous arracha à tous quelques remarques acerbes à mettre au compte de la fatigue...

 

       Ma chère Cassandra, si j'en arrive à parler de l'état des routes, ou de la pluie et du beau temps, c'est qu'il est bien temps pour moi d'achever ma lettre. Je la confierai à Perkins, qui doit partir à Bath demain matin et qui pourra alors vous la remettre.

 

       Je souhaite avoir bientôt de vos nouvelles, très chère soeur, ou vous voir pleinement rétablie et prête à goûter aux délices de la Saison londonienne.

 

               Je vous embrasse bien affectueusement,

 

                                                     Jane.

 

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2 octobre 2011 7 02 /10 /octobre /2011 14:08

      Bien cher Jean,

 

      Avant que je ne devienne totalement rouillée de la plume, il devenait urgent que je me remette à écrire! Vous êtes donc mon destinataire choisi pour cette nouvelle lettre! Je vais vous expliquer pourquoi...

 

      Il m'est arrivé récemment plusieurs petites "mésaventures" (si je puis m'exprimer ainsi...) qui ont remis à jour un ou deux traits de mon caractère que j'aimerais bien, parfois, faire disparaître aux oubliettes. Vous devez connaître ce genre de désir! "Ah, si seulement j'étais moins paresseux/ coléreux/ dépensier! etc."

 

      Bref, comme il est bien connu que vos célèbres Fables sont en quelque sorte la somme de toute sagesse, j' y ai cherché en guise de remède un personnage qui me ressemble... Je n'ai pas trouvé! Cruelle désillusion! Il manquait une pierre à votre édifice! J'étais désemparée...

 

      Mais, au détour d'une page, j'ai découvert cette fable méconnue, qui m'a tout de suite rappelé quelqu'un!

 

      Je vous l'envoie, des fois que vous l'auriez oubliée (avec l'âge, n'est-ce pas, on peut se permettre de petites absences!) : elle s'intitule "Le Loriot craintif".

 

Le Loriot craintif

 

(fable de Jean de la F. tellement méconnue que même lui ne se souvient pas de l'avoir écrite - mais, je vous assure que c'est bien lui qui en est l'auteur, si, si!)

 

"Il arrive que, parfois, ridicule soit la peur,

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

 

Un tout petit Loriot

Aimable et goguenard

Vivait dans un studio

Au somptueux bazar

(Nous n'évoquerons pas sa tendance au désordre:

Ce serait avec lui un sujet de discorde).

 

Ce petit passereau était, ma foi, trouillard,

Car la moindre inquiétude le mettait en pétard...

 

Un jour qu'il marchait

Dans une rue déserte

Des pas qui résonnaient

Rendirent sa figure verte!

"Un sadique me poursuit",

Dit le pauvre animal,

"C'est la fin de ma vie,

Je vois ma pierre tombale!"

 

Ce n'était pourtant pas la fin...

Cela, il le comprit bien

Lorsqu'il s'aperçut

Que le bruit entendu

Venait de ses propres souliers

Qui claquaient sur le pavé...

 

Il apprit un jour, c'est fatal,

Tous les symptômes connus d'une hernie discale :

Et, bien évidemment, tous il les attrapa!

Et, couché sur son lit, seul, il se lamenta :

"Peu à peu, je le sais, mon corps dépérit!

J'ai des fourmillements,

Mes muscles s'atrophient!

Dans mes jambes déjà je sens des picotements :

Je dois donc faire l'achat d'un fauteuil roulant!

Je ne peux plus marcher, mon Dieu que c'est ballot!"

 

Point de paralysie, pourtant, pour le Loriot!

 

Mais plutôt du ménage...

Car les fourmillements

Qui le mettaient en nage

Venaient d'un restant

De miettes de pain de son dernier goûter

Sur son dessus de lit, qu'il n'avait pas secoué...

 

De cette histoire, somme toute banale,

Je vous livre à présent la morale :

Rien ne sert de frémir,

Il faut ranger à point!"

 

      Je suis bien sûre, cher Jean, que ce Loriot craintif a rejoint au panthéon de vos personnages le Héron-au-long-bec-emmanché-d'un-long-cou, certain-renard-gascon-d'autres-disent-normand, l'agneau-qui-se-désaltérait-dans-le-courant-d'une-onde-pure et la-cigale-ayant-chanté-tout-l'été-se-trouva-fort-dépourvue-quand-la-bise-fut-venue! Modestement, bien évidemment!

 

      Sur ces considérations, cher Monsieur de La Fontaine, je crois que mon programme est tout trouvé maintenant, et j'entends mon plumeau, mon aspirateur, mon éponge et mon produit vaisselle qui piaffent d'impatience. Je dois donc prendre congé de vous.

 

      Humblement,

 

                                      Philomène.

 

 

 

 

 

 

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